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25/01/2019 11:17 EST | Actualisé 25/01/2019 11:19 EST

Marie Kondo: et le patrimoine matériel personnel, vous en faites quoi?

Bâtir une bibliothèque ou des archives personnelles, c'est de vivre à l'image de l'arbre qui garde en son tronc les anneaux de son évolution et de son histoire.

AP Photo/Seth Wenig
Je trouve que l'approche Kondo est malheureuse parce qu'elle ne respecte pas la construction d'un patrimoine matériel personnel, qui pourra être un jour passé aux générations suivantes.

Tout le monde parle du nouveau phénomène Netflix, Marie Kondo, une toute petite Japonaise censée venir apprendre l'hygiène ménagère aux Occidentaux que nous sommes. Jeter, jeter, jeter, bisouter brièvement ce qu'on jette, puis ranger ce qui reste en petits rouleaux bien ordonnés.

Le résultat? Étagères épurées, grandes pièces blanches vides, comptoirs vastes et propres, tiroirs bien ordonnés, compartimentés et, apparemment, un bonheur conjugal et ménager renouvelé.

Un seul épisode suffit à saisir ce qu'il y a de séduisant dans l'approche Kondo: le respect absolu de l'air du temps, c'est-à-dire un éloge de la stérilisation de l'existence, sauce new age.

Qu'est-ce qui se cache sous ce soi-disant succès? La question mérite d'être posée.

L'«hémicécité» gauchiste

Les gauchistes voient en cet engouement pour Marie Kondo une stratégie jouant de notre besoin de faire du vide pour mieux le remplir avec la consommation, un énième subterfuge du capitalisme pour nous enchaîner dans les cellules dorées de sa prison. À cet égard, Aurélie Lanctôt, dans Le Devoir du 18 janvier dernier, reproche en effet à la méthode Kondo d'inciter à faire le ménage de nos existences matérielles sans «formuler une critique de la consommation, pour des raisons écologiques, politiques ou sociales.»

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Même si Lanctôt déplore avec justesse que cette apologie d'une organisation stricte de nos vies et du refus d'accumuler des biens joue le jeu d'une existence déracinée axée vers le «tout productif, tout efficace», son papier, plutôt confus, laisse aussi entendre que le discours de la «rangeuse» nippone serait justifié s'il s'inscrivait dans une critique anticapitaliste radicale. C'est là que se révèle tout le problème des commentateurs souhaitant se conformer, dans leurs écrits, à l'orthodoxie de gauche.

Dénonçant d'une main — et à raison — la transformation de l'existence en une funeste course vers l'efficacité, la productivité à tout prix et la perte de sens qui en découle, ils font, de l'autre, la part belle à ceux qui contribuent à cette déshumanisation au nom de la supériorité morale que leur confère l'anticapitalisme, la dénonciation des inégalités et de l'exploitation des minorités.

Simple paradoxe? Il s'agit plutôt d'une «hémicécité», du fait d'envisager les phénomènes en faisant bien attention de se fermer un œil pour les contempler, quitte à perdre toute cohérence.

Posséder et accumuler, c'est aussi archiver et transmettre

Or, cette critique du phénomène Netflix servie par Lanctôt devrait nous plonger dans un état dubitatif et passe, selon moi, à côté de l'essentiel. Je m'inscris aussi en faux de la vision «Marie Kondo» de l'existence, et ce, pour une raison fort simple qui peut faire de moi, aux yeux des bien-pensants progressistes, l'incarnation typique d'un larbin du capitalisme: je ne suis pas allergique à la possession et j'apprécie foncièrement le fait d'être entourée de beaux objets.

Je trouve que l'approche Kondo est malheureuse non pas parce qu'elle ouvre la porte à plus de consommation ou parce qu'elle n'appelle pas à la révolution anticapitaliste, mais parce qu'elle ne respecte pas la construction d'un patrimoine matériel personnel, qui pourra être un jour passé aux générations suivantes. Je pense notamment au fait de se bâtir une bibliothèque personnelle, geste hautement conservateur, acte radicalement à contre-courant de toutes les modes d'aujourd'hui, et activité que j'aime plus que tout autre, je m'en confesse.

Boston Globe via Getty Images
Un t-shirt plié conformément à la méthode KonMari.

Une bibliothèque, outil intellectuel par excellence et dont la pertinence est soutenue par des siècles et des siècles de tradition, est essentielle pour qui souhaite à la fois s'extraire des contingences du quotidien et prendre de la hauteur face au présent. S'en bâtir une, c'est précisément de se refuser obstinément à cette obsession du désencombrement et de la stérilisation de l'existence.

Archiver est une activité privée extrêmement importante pour la suite du monde, activité sur laquelle on perd malheureusement le contrôle avec la numérisation de l'existence qui sévit aujourd'hui.

Que laissera-t-on à nos descendants de notre passage sur Terre? Un compte Facebook inactif? Des dizaines de milliers d'égoportraits insignifiants, verrouillés sous mot de passe dans un nuage informatique inaccessible? Triste avenue. Je préfère la bibliothèque, la photothèque constituée de négatifs bien conservés, la musicothèque, la cinémathèque: des cadeaux dont les valeurs patrimoniale, intellectuelle et sentimentale sont tellement immenses qu'on ne peut les imaginer clairement.

Voilà pourquoi je m'oppose à la mode Kondo, et à tous ses adeptes ennemis de toute forme d'accumulation au nom de je-ne-sais quelle valeur illusoire.

Au contraire, bâtir une bibliothèque ou des archives personnelles, c'est de vivre à l'image de l'arbre qui garde en son tronc les anneaux de son évolution et de son histoire. Cela permet de retracer l'évolution de notre pensée et de notre sensibilité, allant des tout premiers livres de notre enfance que l'on conserve précieusement derrière des portes vitrées aux nouveaux livres que l'on achète dès leur sortie et que l'on dévore. Y a-t-il plus significatif, y a-t-il meilleure façon de s'inscrire en faux d'une époque devenue folle, déracinée et désincarnée?

Maintenant, de grâce, bâtissez et chérissez votre bibliothèque et vos archives personnelles.

Ne vous laissez influencer ni par l'appel à l'ascétisme lancé par la gauche anticapitaliste déracinée ni par l'illusion de bonheur personnel que procure une existence totalement stérilisée, vidée de toute trace du passé.

Je dis donc arigatô, sayonara Marie Kondo. Nul besoin de vous pour être heureuse!

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