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10/03/2018 08:00 EST | Actualisé 10/03/2018 08:00 EST

Les médicaments pour bâtir un Canada meilleur

Si, comme la sagesse populaire le veut, le passé est garant de l'avenir, ici nous risquons fort d'être à nouveau bien déçus.

Getty Images/Blend Images

La mi-février 2018 marquait deux événements majeurs au Conseil d'examen du prix des médicaments brevetés (CEPMB). D'une part, il s'agissait de la période limite de la deuxième ronde de consultation concernant d'importants changements au mandat et fonctionnement du CEPMB. D'autre part, le 16 février voyait confirmer dans le rôle de président de cet organisme, le Dr Mitchell Levine. Tout ceci peut sembler se situer à des lieues des préoccupations du commun des mortels et pourtant un jour ou l'autre ces nouvelles règles que désire adopter le CEPMB auront un impact sur notre santé individuelle et communautaire ainsi que sur la recherche et l'innovation de nouveaux médicaments. Si on se fie aux paroles du Dr Mitchell, tout ira pour le mieux dans un Canada amélioré. Cette citation qui parait sur le site du CEPMB nous dit en effet :

Ayant assumé la présidence par intérim au cours de la dernière année, c'est un privilège pour moi de continuer de travailler avec le CEPMB en vue de concrétiser l'engagement de la ministre de la Santé à améliorer l'accessibilité des médicaments sur ordonnance au Canada. Je suis honoré d'avoir cette chance unique de bâtir un Canada meilleur et d'orienter le CEPMB dans sa transition vers une approche moderne axée sur les risques en ce qui concerne la réglementation des prix des médicaments. Dr Mitchell Levine, Président, Conseil d'examen du prix des médicaments brevetés

Mais qu'en sera-t-il exactement dans les faits et quels seront les impacts sur notre vie quotidienne. Bien des questions se posent et encore plus de doutes subsistent. Si, comme la sagesse populaire le veut, le passé est garant de l'avenir, ici nous risquons fort d'être à nouveau bien déçus.

Chat échaudé craint l'eau froide

Il faut avouer qu'à la suite de la fin de la première période de consultations, aucun mémoire ne fut rendu public. Puis, un projet de règlement fut émis par Santé Canada qui ressemblait à s'y méprendre à un copier-coller des propositions initiales du CEMPB sans avoir tenu compte des consultations qui avaient été tenues. Alors que la deuxième et ultime période de consultation est terminée, les mémoires présentés ne sont, encore une fois, pas disponibles et nous sommes en droit de craindre que toutes ces opérations dites de consultations ne soient qu'une goutte d'eau pour nous faire avaler la nouvelle pilule.

Dans un article que je signais en novembre dernier et que j'avais intitulé : Déshabiller Pierre sans pouvoir habiller Paul, je faisais largement état des pièges qui guettaient les Canadiennes et les Canadiens dans ce brassage de règlements. Plus récemment dans un autre article, je voulais nous mettre tous en garde de cette facilité qui consiste à baisser à tout prix le coût des médicaments (Le prix des médicaments : la facilité ne sera pas la bonne solution. Janvier 2018).

Aujourd'hui, j'aimerais examiner le tout à partir du regard du public.

Le point de vue change selon qu'on ait besoin ou non d'un nouveau médicament

Si, comme une majorité de la population, vous êtes en pleine santé et n'avez pas besoin d'un médicament breveté, baisser le prix d'un nouveau médicament peut sembler la meilleure solution. Cependant si votre vie a changé radicalement après un accident de travail qui vous oblige à rester à la maison à cause de douleurs intolérables et qu'un nouveau médicament vient d'être mis en marché qui pourrait vous permettre de récupérer toute votre autonomie et reprendre enfin une vie normale, le jugement risque bien de changer. L'autre aspect, non négligeable, a rapport aux incitatifs qui feront que les compagnies novatrices décideront ou non d'investir dans la recherche de nouveaux médicaments. Si, d'une part, il prend plusieurs mois avant qu'un nouveau médicament ne soit approuvé et que d'autre part, le prix de ce médicament sera des plus limités, il sera tentant pour ne pas dire obligatoire pour la viabilité de cette entreprise de déménager ses pénates ailleurs où son médicament pourra être mis en marché plus rapidement et à meilleur coût.

Dans un mémoire qu'elle présenta au CEMPB, la Chambre de commerce du Montréal métropolitain écrivait (mémoire que j'ai pu obtenir sans qu'il ne soit rendu public par le CEMBP) : « La Chambre a pris connaissance du projet du gouvernement du Canada de réviser le mandat du Conseil d'examen du prix des médicaments brevetés (CEPMB). Par la présente, nous souhaitons faire connaître nos préoccupations quant aux modifications proposées. Nous reconnaissons les défis associés à la gestion des coûts de santé publique et la volonté du gouvernement du Canada à équilibrer le prix des médicaments brevetés. Cependant, cette réforme crée des incertitudes dans l'industrie et nous craignons qu'elle mine la capacité de nos entreprises à investir dans de nouveaux produits et à les commercialiser. Nous insistons sur l'importance de maintenir un environnement d'affaires stable et prévisible, une condition essentielle pour que les entreprises en SVTS (nda : SVTS = secteur des sciences de la vie et des technologies de la santé) puissent développer leurs stratégies, investir et croître. »

Et le patient

En réalité, la question la plus importante, soit celle des impacts de ces nouvelles règlementations sur la santé des patients, risque fort d'être en grande partie, sinon totalement, éludée. Dans un autre mémoire dont j'ai pu prendre connaissance (toujours sans qu'il ne soit rendu public par le CEMBP), l'Alliance des patients pour la santé (APS), un organisme qui rassemble 26 associations et regroupements au Québec, soulignait : « En réalité, nous sommes bien plus préoccupés par les conséquences de l'introduction d'un nouvel acteur qui générera inévitablement de nouveaux délais avant la mise en marché de nouveaux médicaments et retardera la mise en place d'essais cliniques qui, comme vous le savez, offrent de nouvelles opportunités thérapeutiques aux patients. Pour les patients, la question la plus importante est de savoir si cette nouvelle mécanique rendrait les médicaments plus accessibles, c'est-à-dire plus disponibles, et si les baisses de prix iraient directement aux « consommateurs ». C'est ce qui devrait préoccuper le Conseil d'examen du prix des médicaments brevetés. »

En résumé, pour le Canada, deux éléments devraient demeurer au sommet des préoccupations du CEMBP : la santé des citoyens et un environnement favorable à l'innovation dans le secteur des sciences de la vie et des technologies de la santé. C'est ainsi que nous pourrons, pour paraphraser Yvon Deschamps, demeurer riches et en santé plutôt que de finir pauvres et malades; riches parce que l'industrie innovante sera en croissance et en santé parce que nous aurons rapidement accès aux meilleurs médicaments. Et c'est aussi ainsi que le nouveau Président du CEPMB pourra réaliser son objectif de bâtir un Canada meilleur.

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