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31/01/2019 06:00 EST | Actualisé 31/01/2019 09:51 EST

Les grands oubliés du Guide alimentaire canadien

Ce besoin de mise à jour est encore plus criant pour les Premières Nations, les Inuits et les Métis compte tenu des problématiques de santé accrues que connaissent ces populations.

Jérôme Spaggiari via Getty Images
Le site ancestral autochtone de Mushuau-nipi est situé dans la toundra sur la voie de migration des troupeaux de caribous de la rivière George (56e parallèle), à ​​250 km au nord-est de Schefferville. De nos jours, les caribous sont toujours chassés et mangés, mais cet ongulé représente évidemment beaucoup plus que de la nourriture dans la culture innue.

À l'issue d'un processus laborieux, Santé Canada a enfin réussi à présenter une nouvelle assiette équilibrée, constituée d'une moitié de légumes et fruits, d'un quart de céréales à grains entiers et d'un autre quart d'aliments protéinés. En effet, une section destinée au processus de révision du Guide nous apprend que les démarches ont été enclenchées dès 2013.

L'examen de plusieurs données probantes, rapports, comités d'experts et consultations auprès de la population a permis à Santé Canada de produire cet outil tant attendu. Tant attendu, car de plus en plus de personnes commençaient bien à se rendre compte que l'ancien Guide alimentaire nécessitait une mise à jour dès que faire se peut!

En écartant l'industrie alimentaire de son comité réviseur, le Guide a gagné le respect du public.

En réalité, Santé Canada propose depuis 2007 deux versions, dont l'une, moins connue, est spécifiquement destinée aux populations autochtones dont les habitudes de vie et les problématiques de santé diffèrent à plusieurs égards du reste de la population. Certains aliments comme les viandes traditionnelles et le gibier, ainsi que la bannique comme produit céréalier, y sont ajoutés. Malheureusement, pour ce Guide-là, aucune actualisation n'a été présentée.

Dans le processus de révision, Santé Canada explique que «le nouveau Guide alimentaire canadien a été conçu pour être pertinent pour tous les Canadiens, tout en étant inclusif des peuples autochtones». Or, aucune précision sur la façon dont le nouveau Guide alimentaire s'est montré inclusif de ces groupes n'a été mentionnée.

Nous pouvons aussi lire que Santé Canada travaille actuellement avec des partenaires des Premières Nations, des Inuits et des Métis pour soutenir le développement d'outils sur une saine alimentation.

Il recommande: «Outre le nouveau guide alimentaire canadien de 2019, vous pouvez toujours utiliser la version actuelle du Guide alimentaire canadien — Premières Nations, Inuit et Métis comme source fiable d'information sur une saine alimentation».

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Utiliser la version «actuelle»?

Cela ne serait pas si mal si la version actuelle n'était pas une copie de l'ancien Guide, qualifié de «terriblement désuet» par plusieurs experts, et contradictoire avec les nouvelles approches. Par exemple, la notion de portions est omniprésente et on y mentionne que «les personnes qui ne consomment pas de produits laitiers doivent planifier soigneusement leur alimentation pour s'assurer d'obtenir tous les éléments nutritifs dont elles ont besoin».

Ce guide continue de recommander de «boire chaque jour deux tasses de lait», alors que les scientifiques n'ont cessé de démentir la pertinence de telles recommandations.

Aucun message sur le contexte des repas ou le marketing alimentaire, aucune recette non plus. Cette situation amène à penser que peu d'attention a été accordée sur la saine alimentation des populations autochtones au cours des six ans de révision.

Les données probantes le disent: les communautés autochtones sont davantage touchées par l'insécurité alimentaire, l'obésité et les maladies chroniques, en plus d'avoir une prévalence accrue pour d'autres conditions de santé telles que les problèmes de santé mentale.

De plus, les déterminants sociaux de la santé (le contexte économique, social, géographique...) sont d'autant plus importants pour les communautés autochtones. Mentionnons à cet égard le problème de l'offre alimentaire dans plusieurs communautés: par exemple, comment manger des aliments variés quand les quelques fruits et légumes disponibles coûtent plus de 10$, et que les moyens financiers sont limités? A-t-on pensé à des astuces pour ces concitoyens?

Notons que Santé Canada avait annoncé la parution du nouveau Guide avant la fin de l'année 2018, pour enfin être annoncé en fin janvier 2019. Tant qu'à attendre, pourquoi ne pas avoir également attendu pour faire paraitre en même temps le Guide alimentaire des Premières Nations, Inuits et Métis?

Du 2 poids 2 mesures

Et ceci n'a rien d'anodin. Le Guide alimentaire canadien est un document de vulgarisation destiné à l'ensemble de la population pour encourager l'acquisition de saines habitudes de vie. Ce besoin de mise à jour est encore plus criant pour les Premières Nations, les Inuits et les Métis compte tenu des problématiques de santé accrues que connaissent ces populations.

Tant qu'il n'y aura pas de mécanismes systématiques assurant l'inclusion des communautés autochtones, le processus demeurera incomplet, voire inéquitable.

Santé Canada a ici la chance d'être réellement novateur en rectifiant rapidement le tir, en valorisant ses premiers habitants et en évitant d'augmenter les écarts entre ces populations et la majorité des Canadiens.

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