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07/01/2019 10:46 EST | Actualisé 07/01/2019 10:46 EST

Le roman de la révolution égyptienne

À la veille de l'anniversaire du Printemps arabe, le gouvernement égyptien vient d'interdire la vente de «vestes jaunes» par peur de voir ce signe de ralliement français avoir un effet d'entraînement là-bas!

Ulf Andersen via Getty Images
L'écrivain Alaa El Aswany, auteur du roman «J'ai couru vers le Nil».

C'est en décembre 2010 que débutait en Tunisie ce qu'on a appelé par la suite le «Printemps arabe». Provoquées par l'immolation par le feu d'un jeune vendeur ambulant de Sidi Bouzid en Tunisie, excédé par la pauvreté et les humiliations policières, les manifestations s'étaient propagées à travers tout le pays, et conduit au renversement du régime de Zine El-Abidine Ben Ali en janvier 2011. Comme une trainée de poudre, le mouvement s'était ensuite répandu ailleurs au Moyen-Orient, en Égypte, en Syrie, au Yémen en Libye notamment.

En Égypte, le grand mouvement de révolte de janvier 2011 s'était focalisé au centre du Caire, sur Midan Tahrir (Place de la libération), mais plusieurs autres régions du pays s'étaient aussi soulevées. Les images et les reportages sur ce qui s'y passait avaient tenu en haleine le monde entier pendant des semaines. Les manifestants avaient finalement obtenu la démission du président Moubarak.

D'abord, l'armée égyptienne semblait être du côté du peuple, mais par la suite, sous le prétexte de rétablir le calme, elle avait écrasé avec force les espoirs révolutionnaires. N'hésitant pas à tirer sur la foule, à emprisonner et à torturer.

Plusieurs mois plus tard, après le renversement du président Morsi, issu des Frères musulmans, mais démocratiquement élu, c'est le général Al Sisi qui fut mis à la tête de l'État. Au final, l'Égypte se retrouva avec une autre dictature. Sans doute plus répressive que la précédente.

Un portrait de la société égyptienne des années 90

L'automne dernier paraissait la traduction française du plus récent roman du grand écrivain égyptien, Alaa El Aswany: J'ai couru vers le Nil (Éditions Acte Sud-2018 429 pages). Il est aussi l'auteur de L'immeuble Yacoubian, originalement publié en 2002 et qui a fait l'objet d'un film et de très nombreuses traductions (Actes Sud-2006). El Aswany y dressait le portrait de la société égyptienne des années 90.

Son dernier livre nous fait habilement revivre les neuf mois de révolution égyptienne, s'écoulant entre le début des manifestations au centre-ville du Caire en janvier 2011 et la reprise en main par l'armée.

Par l'intermédiaire d'une galerie de personnages fictifs, mais clairement inspirés de faits et de témoignages réels, on parcourt les espoirs, les drames et les horreurs de cette période intense.

On y trouve notamment des étudiants et de jeunes activistes idéalistes, un acteur copte spécialiste des seconds rôles, le général qui dirige la répression et des proches du régime en place. Le livre décrit comment la religion peut servir de couverture aux exactions et abus des droits de la personne commis par les autorités. Un prédicateur charlatan et corrompu fait, quant à lui, la promotion d'un islam conservateur et en profite pour s'enrichir. Une présentatrice de télévision ambitieuse joue de sa piété (et de ses formes) pour grimper les échelons professionnels.

L'auteur n'est pas tendre à l'égard des hauts gradés de l'armée, des milieux d'affaires et des médias qui ont réussi à mettre un terme à ce printemps arabe.

En créant par exemple un climat d'insécurité généralisée (libérant les criminels des prisons et en retirant la police des rues) et en se servant de fausses nouvelles pour faire croire que les manifestants étaient des traîtres manipulés et payés par Israël et les États-Unis dans un complot pour détruire l'Égypte. Avec pour objectif de convaincre la population de vouloir le retour à la stabilité.

Un passage du livre relate un épisode de chars d'assaut fonçant dans la foule ou encore d'arrestations et tabassages de jeunes femmes à qui on fait passer des tests de virginité. On se rappellera ces photos qui avaient fait les manchettes internationales d'une jeune femme à moitié dévêtue et traînée par les cheveux par des militaires lors d'une manifestation.

Le roman se termine alors que la révolution a été vaincue. Les activistes du roman sont alors poussés à l'exil, risquent la prison ou voient leur avenir personnel chamboulé. Mais, lueur d'espoir, ils ont trouvé dans la lutte contre l'oppression une raison de vivre: l'amour pour certains, le politique pour d'autres, ou une certaine rédemption pour celui qui venge la mort de son fils tué par un policier. Tout n'est pas donc pas négatif aux yeux de l'écrivain.

En ce qui concerne l'Égypte, le roman porte un regard critique sur son peuple. El Aswany fait dire à l'un de ses personnages: «la plus grande partie des Égyptiens est satisfaite de la répression. Ils acceptent la corruption et y participent. Ils vivent au milieu d'un ensemble de mensonges qui tiennent lieu de réalité. Ils pratiquent la religion d'une façon rituelle et semblent pieux alors qu'en vérité ils sont complètement corrompus» (p.421).

De son côté, le général qui coordonne la campagne contre le soulèvement la justifie ainsi: «le peuple égyptien est ignorant et ses idées sont arriérées. La plupart des Égyptiens ne savent pas penser par eux-mêmes. Notre peuple est comme un enfant. Si nous le laissons choisir par lui-même il se fera mal» (p. 345).

En entrevue à la radio française récemment, El Aswany disait qu'en effet son livre se terminait de manière peu encourageante, mais qu'il croyait néanmoins aux impacts positifs, sur le plan individuel, que ces évènements avaient apporté, particulièrement chez les femmes égyptiennes qui avaient courageusement participé au mouvement de la place Tahrir.

Sans surprise, ce livre est interdit de publication en Égypte, mais aussi dans le reste de la région sauf au Liban, en Tunisie et au Maroc.

À la veille de l'anniversaire du Printemps arabe, le gouvernement égyptien vient d'interdire la vente de «vestes jaunes» par peur de voir ce signe de ralliement français avoir un effet d'entraînement là-bas!

Cela en dit long sur la situation dans ce pays.

Enfin, il faut souligner l'excellente traduction française de ce bouquin, faite par Gilles Gauthier, un ancien diplomate français spécialiste de la région.

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