TÉMOIGNAGES
17/03/2020 16:48 EDT

Je suis schizophrène et je vous assure que c’est possible d’avoir une belle vie malgré tout

Beaucoup de gens pensent que les schizophrènes sont moins intelligents et qu'on est tous violents. Oui, des fois, on est spécial, mais on n'est pas dangereux!

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Les propos de ce témoignage ont été recueillis par le HuffPost Québec et retranscrits à la première personne.

Je suis né en 1965 sur une base militaire, à Saint-Hubert. Mon père et plusieurs membres de ma famille étaient militaires. Tout jeune, je voyais des chars d’assaut et des soldats en uniforme. 

Mon père, il n’aimait pas répéter. Disons que j’ai appris très vite à m’adapter. J’ai été victime de violence physique et psychologique en grandissant.

Quand je mangeais des volées, souvent, je parlais à Dieu. Il ne me répondait pas à ce moment-là, mais je lui parlais souvent. J’étais dans ma chambre, je ne faisais pas de bruit et je le mettais au défi. Je me couchais sur mon lit et je regardais la corde qui allumait la lumière. Je disais: «Dieu, si tu existes, fais bouger la corde.» Il ne l’a jamais fait bouger!

Mon père m’a mis dehors de chez lui quand j’avais 14 ans, en plein hiver. Je suis ensuite allé vivre chez ma mère.

À 17 ans, après avoir fini mon secondaire, j’ai décidé d’entrer dans l’armée, avec le consentement de ma mère. Je ne voulais plus jamais manger de volées dans ma vie. Je ne voulais plus jamais avoir peur. 

J’ai travaillé dans l’armée pendant six ans. Deux ans et demi à Ottawa, puis trois ans et demi à la base de Valcartier. Pendant cette période-là, j’ai beaucoup consommé.

À cette époque-là, j’ai été en couple avec une femme pendant deux ans et demi. Elle était militaire à Saint-Hubert. Je l’aimais beaucoup, puis j’ai su qu’elle m’avait trompé. Elle m’a quitté et je suis tombé dans le chimique. Ça n’a pas aidé. J’habitais avec un coloc. On prenait de la cocaïne et plus tard, j’ai commencé à prendre de l’héroïne. Puis, j’ai fait une tentative de suicide. 

Je n’aimais pas ma vie. Ma blonde venait de me laisser. Tout ce que je savais faire, c’était tuer, et ça allait contre mes valeurs.

Mon coloc m’a amené à l’hôpital. Tout ce dont je me rappelle, c’est que je me voyais d’en haut sur la civière. Je voyais que les médecins et les infirmières essayaient de me réanimer. C’était vraiment bizarre. J’ai comme senti une présence; une lumière me traversait le corps. Je me suis laissé aller, ça me faisait tellement du bien. Je m’en allais vers le tunnel.

J’ai vu un personnage qui me disait: «Qu’est-ce que t’as fait? Tu as coupé ta destinée». Je n’aimais pas ma vie. Ma blonde venait de me laisser. Tout ce que je savais faire, c’était tuer, et ça allait contre mes valeurs. Je me rappelle avoir posé un paquet de questions. Et le personnage a répondu à toutes mes questions. La dernière, c’était «Veux-tu retourner?» 

J’ai dit oui. Aussitôt, instantanément, j’ai repris conscience, j’ai senti le froid de la civière, les tuyaux dans mon bras, dans mon nez, dans ma gorge. Et j’ai perdu conscience.

Je me suis réveillé une semaine plus tard, aux soins intensifs. J’ai raconté au médecin ce que j’avais vu. Il a dit que c’était les drogues et les pilules que j’avais prises, que c’était une hallucination. 

À partir de là, les voix ont continué, surtout la voix du diable. Il me dérangeait beaucoup. Il me disait: «T’es un crotté, t’es un sale», et un paquet d’affaires. Et il y avait le bon Dieu. C’était une voix que j’aimais, qui m’encourageait, qui me donnait toujours de l’espoir, mais il ne me parlait pas souvent. 

La vie, des fois, elle est tough, mais elle en vaut la peine.

J’ai passé trois mois à l’hôpital psychiatrique. L’armée a écrit dans mon dossier «début de schizophrénie». Mais ça, personne ne me l’a dit. On me l’a caché et je n’ai pas été traité à ce moment-là. Pendant 15 ans, je me suis auto-médicamenté. 

Quatre ans après avoir fait la pire gaffe de ma vie, je tenais mon premier enfant dans mes bras. Avec la même femme, j’ai eu un deuxième enfant. La vie, des fois, elle est tough, mais elle en vaut la peine.

J’ai traversé une autre période difficile. J’ai perdu mon emploi, mon grand-père est décédé, puis après 15 ans, ma femme m’a laissé. Pendant une certaine période de temps par la suite, la voix du diable me disait que c’était la fin du monde et qu’il fallait que je me prépare. 

J’ai passé un automne et un hiver complet dans une tente, dans le bois. Pas d’électricité, pas d’eau. J’avais une veste pare-balle, des masques à gaz et des carabines, que j’avais enterrées. J’avais vu les images des tours le 11 septembre et je pensais que c’était la Troisième Guerre mondiale. Je voyais, dans ma tête, mes enfants, mes parents, mon frère et ma soeur mourir. Je m’endormais en pleurant. Je pensais vraiment qu’il n’y avait que mon petit coin qui avait survécu. Mon campement était vraiment loin. Une chance, j’avais un chien, un grand danois. 

Un jour, la Sûreté du Québec m’a appelé sur mon cellulaire. Les policiers avaient laissé un message disant qu’ils savaient que je n’avais rien fait de mal, mais que ma famille était inquiète et qu’ils aimeraient me rencontrer pour m’aider. Je les ai rencontrés. 

Ils m’ont amené à l’hôpital. J’ai été menotté aux pieds et aux mains sur une civière. J’ai vu le psychiatre seulement trois jours plus tard. Quand je l’ai rencontré, tout ce que je voulais, c’était qu’on me détache. Je voulais qu’on me laisse tranquille et retourner dans le bois. Il m’a demandé si j’entendais des voix, je lui disais que non. Il a dit que comme je n’entendais pas de voix, j’étais normal. 

J’ai donc plutôt été transféré en prison pendant neuf mois à cause des armes que j’avais enterrées quand j’étais dans le bois. Le juge a demandé que j’aie une deuxième évaluation, à l’Institut Philippe-Pinel. J’ai rencontré deux psychiatres, qui ont tous les deux diagnostiqué une schizophrénie paranoïde. Ils ont fait venir mes dossiers militaires et ont vu que l’armée le savait. Ils ont dit que je ne méritais pas la prison, et qu’il fallait plutôt que j’aille à l’hôpital. 

J’ai été transféré à Pinel, où je suis resté pendant un peu plus d’un an. Quand je suis rentré là-bas, mon enfant le plus vieux avait 11 ans, mon plus jeune avait trois ans. Disons que tu ne vas pas te vanter à tes amis que ton père est à Pinel... 

J’étais bien engourdi par la médication. J’ai engraissé de presque 100 livres en six mois. Il y a beaucoup d’effets secondaires. Mais je n’entendais plus le diable, ni le bon Dieu. À un moment donné, je me suis dit: «est-ce que j’ai fait une gaffe, pourquoi le bon Dieu ne me parle plus?»

Je dormais entre 14 et 18 heures par jour. Ça me prenait toute mon énergie juste pour prendre une douche.

Je suis sorti de Pinel le 15 janvier 2004 pour aller en appartement supervisé. Ma mère est morte en juin cette année-là. À l’enterrement, je n’ai pas pleuré. Je prenais des antidépresseurs et un paquet de pilules. Tout le monde pleurait, sauf moi. Même pas capable d’avoir une larme. Je ne sentais rien. Ça a pris 14 ans avant que je sois capable de pleurer la mort de ma mère. 

Après l’enterrement, j’ai vu mon psychiatre et je lui ai dit qu’il fallait qu’il baisse ma médication parce que ma mère venait de mourir, je l’aimais et ce n’était pas normal. Durant cette période-là, je dormais entre 14 et 18 heures par jour. Ça me prenait toute mon énergie juste pour prendre une douche. 

On a baissé ma médication, petit à petit. J’ai retrouvé mon énergie tranquillement, puis j’ai pu faire du bénévolat dans un organisme, la Maison l’Échelon. Là-bas, j’ai eu accès à des ateliers d’estime de soi et de guitare, par exemple. En 2013, j’ai été nommé le bénévole de l’année! 

Un jour, on m’a parlé de la thérapie par avatars. J’aurais essayé n’importe quoi pour faire diminuer les voix, sauf augmenter ma médication. J’ai été un patient-partenaire à Pinel et j’ai été le premier à l’essayer. Grâce à cette technologie, les voix ont diminué de 80 à 90%. Depuis, j’ai pu baisser ma médication quatre autres fois. 

J’ai suivi une formation pour devenir pair aidant à l’Association québécoise pour la réadaptation psychosociale. Si j’avais encore eu mes voix qui me dénigraient tout le temps, je n’aurais jamais été capable de faire ça. J’ai aussi fait un cours de mentorat pour pairs aidants à la faculté de médecine de l’Université de Montréal, puis un stage dans un CLSC. Je m’implique beaucoup. 

Courtoisie/Richard Breton
Richard Breton, son chien et ses deux chats

La médication est importante, mais il n’y a pas juste ça. Il faut bien s’alimenter, bien dormir, faire de l’exercice - ça peut juste être de prendre une marche de 30 minutes! La zoothérapie aide aussi; j’ai un chien et un chat, et je vois un psychologue. C’est un paquet de petites choses qui aident à aller mieux.  

Beaucoup de gens pensent que les schizophrènes sont moins intelligents et qu’on est tous violents. Moi, je sais ce que c’est recevoir une volée, et je ne veux pas le faire vivre à d’autres. Oui, des fois, on est spécial, mais on n’est pas dangereux!

Je veux que mes enfant soient fiers de moi. Je ne veux pas qu’ils pensent que je suis un malade. C’est pour ça que je me dépasse tout le temps. Mon psychiatre me dit: «Ne le fais pas pour tes enfants, fais-le pour toi.» Non, non. Je veux que mes enfants soient fiers de moi. Je ne veux pas qu’ils aient honte. Ils n’ont pas eu ça facile, honnêtement.

On peut être schizophrène et avoir une belle vie. Je suis dans une nouvelle relation depuis 10 ans. Je me suis marié une deuxième fois. Je travaille. À 52 ans, je suis allé à l’université. Je n’aurais jamais pensé ça. Tout est possible. 

Dans la vie, tout le monde est un petit peu brisé. Mais certaines personnes plus que d’autres. Fais un mile dans mes souliers avant de me juger.

La section Perspectives propose des textes personnels qui reflètent l’opinion de leurs auteurs et pas nécessairement celle du HuffPost Québec.

Propos recueillis par Florence Breton.

La première édition des Journées de la Schizophrénie au Québec se tient du 14 au 21 mars, avec le thème «Se rétablir de la schizophrénie n’est plus une fiction». Dans la province, 85 000 personnes seraient touchées par la maladie.

Vous ou un de vos proches avez besoin d’aide? N’hésitez pas à joindre le Centre de prévention du suicide au 1866 APPELLE (277-3553).

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