OPINION
02/06/2019 06:00 EDT | Actualisé 21/06/2019 14:58 EDT

Réchauffement planétaire: quand l'indifférence devient un mécanisme de défense

En raison de notre impuissance à agir concrètement face à de si grands défis planétaires, le réflexe de nier ou d'être indifférent face à ce qu’on voit est en fait un puissant mécanisme d’autodéfense dont l’être humain s’est doté afin de protéger sa santé psychique.

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Nous sommes dans un état permanent de choc émotif jumelé avec l’impuissance de s’en sortir. Quand la réalité de ce qu’on vit ne «fit» plus avec ce qu’on nous dit, c’est ce qu’on appelle la dissonance cognitive.

Un soir de semaine comme les autres

Un soir de semaine comme les autres, ma fille de 13 ans, dans sa récapitulation quotidienne des événements de la journée, fait référence à un document qu’elle lit — un document que le Comité de l’environnement, qu’elle a fondé avec ses collègues de classe, a adopté comme document fondateur.

Je trébuche mentalement sur le titre, ce qui me pousse à interrompre son monologue. Minute, reviens en arrière: «C’est un document sur la ”Deep adaptation”»...

«Est-ce que je pourrais le lire quand t’auras fini avec?» lui ai-je demandé. «Oui, pourquoi pas», elle me répond, haussant légèrement ses épaules.

Alors me voici, un vendredi soir comme les autres, debout dans un wagon bondé de train de banlieue, le document du Professeur Jeb Bendell en main, joliment coloré par les traits de surligneur de ma fille: L’adaptation profonde: Une carte pour naviguer la tragédie climatique. (Deep Adaptation: A Map for Navigating Climate Tragedy

Les coudes et épaules des co-passagers assurant en quelque sorte ma stabilité en position debout, je commence ma lecture. Lire les mots «un effondrement inévitable, une catastrophe probable et une extinction possible» dans un wagon de train de banlieue un vendredi soir autrement comme un autre est un peu surréaliste. Ce voyage en train, drôlement réconfortant dans son inconfort banal si familier: est-il réel ou est-ce que je vis déjà une sorte d’écho post-extinction d’expérience de la société de jadis?

Les sonneurs d’alarme

La prolifération des écrans dans nos lieux de résidence et de travail, dans les restaurants, hôtels et aéroports, pour ne pas parler de nos téléphones quasi intraveineux qui nous accompagnent partout, même dans nos moments les plus intimes (toilettes, sexe, naissance, maladie, mort) nous garde en surexposition constante aux images alarmistes et alarmantes des nouvelles et des fake news (quelqu’un aujourd’hui est capable d’en faire la distinction?), des images constamment remplacées par d’autres encore plus alarmantes: refresh, refresh, refresh.

Dans un tel contexte, il est facile de comprendre comment on peut arriver au point de saturation et vouloir tout éteindre, tout ignorer — après tout, une alarme qui sonne incessamment finit par être ignorée et le réel danger de feu avec, comme nous le rappelait Stéphane Laporte dans La Presse l’automne dernier, à la sortie du rapport de GIEC sur le réchauffement planétaire.

En raison de notre impuissance à agir concrètement face à de si grands défis planétaires, le réflexe de nier ce qu’on voit ou de simplement changer de poste (Netflix & chill?) est en fait un puissant mécanisme d’autodéfense dont l’être humain s’est doté afin de protéger sa santé psychique. On dit qu’une personne qui saute en bas d’un grand immeuble perdra conscience avant de percuter le sol; c’est notre psyché qui s’éteint, afin de se protéger du drame trop gros, trop inéluctable.

Nous sommes dans un état permanent de choc émotif jumelé avec l’impuissance de s’en sortir.

Néanmoins, accros que nous sommes, jour après jour nous nous rebranchons et ces images continuent à affluer, remplissant notre «feed». L’état de détresse émotive qui en résulte expliquerait certaines des manifestations hors-normes du sentiment public, allant du véhément «Fuck nous» du maire démissionnaire du Plateau-Mont-Royal Luc Ferrandez, au nihiliste mouvement anti-procréation.

C’est normal: nous sommes dans un état permanent de choc émotif jumelé avec l’impuissance de s’en sortir. Quand la réalité de ce qu’on vit ne «fit» plus avec ce qu’on nous dit, c’est ce qu’on appelle la dissonance cognitive.

Vanitas vanitatum

L’adaptation profonde n’est pas l’oeuvre d’un alarmiste ni d’un nihiliste. Au contraire, on lit la pensée très claire d’un chercheur académique qui tente la voie de la vérité inaltérée face à la situation climatique, l’alarmisme n’aidant personne, le paternalisme (le «tout va bien aller» ou encore «la technologie va tout régler») non plus. Bendell tente de soulager notre insoutenable dissonance cognitive en faisant face à la réalité de notre situation sans panique, mais sans lunettes roses non plus; et puis de faire l’évaluation de ce qui est nécessaire comme transformation dans nos vies personnelles et professionnelles.

Une telle évaluation mène inévitablement à la conclusion que notre mode de vie n’est pas soutenable. On ne parle pas ici du long terme, ni même du moyen terme; on parle du maintenant. Mais comment faire le pivot? L’auteur propose trois étapes: la résilience, la renonciation (relinquishment) et la restauration.  

On le sait d’emblée: c’est la deuxième étape qui sera la plus difficile. Du temps des anciens philosophes en passant par Jésus Christ et jusqu’aux gourous New Age de nos jours, quand on nous dit de lâcher nos vanités et nos possessions, on dirait que c’est là que l’être humain rencontre son plus grand point de résistance.  

On se considère dans nos droits de tout garder, d’accumuler et de protéger ce qu’on a acquis.

Alors que faire quand le moment viendra d’abandonner nos logements inondés, de lâcher nos gadgets, de sortir carrément du modèle économique néo-libéral? Bien sûr qu’il va y avoir une résistance, possiblement même une révolution!

Préfère-t-on mourir plutôt que de se découpler de notre moteur économique, de nos vanités? Voilà toute la question — à laquelle, pour l’auteur, la réponse est sans équivoque: oui.

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Préfère-t-on mourir plutôt que de se découpler de notre moteur économique, de nos vanités? Voilà toute la question — à laquelle, pour l’auteur, la réponse est sans équivoque: oui.

 La jeunesse

- Chérie? T’es pas trop affectée par ce que t’as lu?   
Euhh... comment, affectée?
- Je veux dire: tu ne trouves pas ça trop déprimant?
- Ben oui, mais… ché pas. C’est juste comme ça.  

Est-ce possible que la jeune génération ait déjà accepté la fin de la civilisation telle qu’on la connaît? La petite Suédoise, elle, c’est clair que oui. On la voit, les yeux cernés, la bouche grimaçante, la voix posée, dénombrant toutes nos folies; elle nous en fait l’inventaire.

En décembre dernier, devant les délégués des Nations-Unies à Katowice, Greta Thunberg nous a sermonnés ainsi, «Vous n’avez même pas la maturité de nous dire toute la vérité. Même ce fardeau, vous le laissez à nous, les enfants.»

Ce fardeau est lourd à porter, et il va s’alourdir encore. Alors, d’emblée je vous demande pardon, Jeune Génération.

Le chemin

Il y a un dicton turc qui offre le conseil suivant: peu importe combien de temps vous avez cheminé sur le mauvais chemin, retournez-vous. Nous avons cheminé longtemps, très longtemps. Assez longtemps pour commencer à croire que ce chemin est non seulement le meilleur chemin, mais le seul; assez longtemps aussi pour non seulement apprendre à aimer le chemin, mais finalement pour en dépendre et ne plus savoir comment marcher dans le gazon d’à côté.

Nos débats et arguments ne concernent que ce chemin: comment le réparer, comment le modifier, comment l’élargir. Le chemin, c’est notre modèle socio-économique, celui-là même qui nous garde dans un circuit fermé de dette/consommation, de maladie/remède, d’offre et de la demande. Autour du chemin, il n’y a pas grand-chose parce que jusqu’à maintenant nous n’avons pas été très attentifs à nos alentours, occupés comme nous le sommes à tourner la roue perpétuelle qui demande toute notre attention.

Et bien, c’est justement ça, la deep adaptation: d’abord accepter que le chemin nous mène très sûrement à notre ruine; ensuite, débarquer du chemin; enfin, cultiver d’autres chemins, des chemins qui seront à découvrir, ensemble.

Je ne peux que nous souhaiter bonne route.

La section Perspectives propose des textes personnels qui reflètent l’opinion de leurs auteurs et pas nécessairement celle du HuffPost Québec.

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