POLITIQUE
09/10/2020 14:16 EDT | Actualisé 09/10/2020 14:27 EDT

«Flabbergastée»: la nomination d'Ian Lafrenière aux Affaires autochtones passe mal

Le choix de l'ancien porte-parole du SPVM pour dialoguer avec les communautés autochtones fait craindre le pire à certains.

Jacques Boissinot/La Presse canadienne
Le premier ministre François Legault a annoncé vendredi que le député de Vachon Ian Lafrenière remplaçait Sylvie d'Amours à titre de ministre responsable des Affaires autochtones.

«C’est scandaleux. Je me dis que c’est une blague et que quelqu’un va finir par dire “ben non, c’est pas vrai, on fait des farces”». Au bout du fil, Nakuset était visiblement sous le choc vendredi matin après la nomination de l’ex-policier Ian Lafrenière comme ministre responsable des Affaires autochtones.

La directrice générale du Foyer pour femmes autochtones de Montréal n’a pas mâché ses mots pour décrire combien le choix de l’ancien porte-parole du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) est «insultant» à ses yeux.

Même si elle reconnaît que la ministre Sylvie D’Amours n’était pas la bonne personne pour occuper le poste — notamment en raison de son refus d’échanger en anglais, alors que de nombreux intervenants autochtones ne maîtrisent pas le français — elle ne s’explique tout simplement pas comment M. Lafrenière a pu être perçu comme le meilleur choix pour la remplacer.

«Quand Ian Lafrenière va entrer dans une pièce, les Autochtones vont automatiquement se raidir. Ils seront tous en état d’alerte, pas dans une relation de confiance», déplore Nakuset, qualifiant sa nomination de «pas vers l’arrière».

Graham Hughes/La Presse canadienne
Nakuset est l'une des coordonatrices de la manifestation contre le racisme systémique intitulée «Justice pour Joyce» qui a eu lieu la fin de semaine dernière à Montréal. 

Les femmes autochtones, rappelle-t-elle, sont 11 fois plus susceptibles de se faire interpeller par le SPVM que les femmes blanches, selon une étude réalisée l’an dernier par trois chercheurs. Le rapport concluait à l’existence d’un «biais systémique lié à l’appartenance raciale» au sein de l’organisation que M. Lafrenière a représentée pendant plus de 20 ans avant de faire le saut en politique.

Selon elle, à titre de porte-parole, son travail consistait à «balayer sous le tapis» les problèmes entre les communautés autochtones et la police.

Je le prends comme une insulte. On dirait qu'ils ne se soucient pas de nous.Nakuset, directrice générale du Foyer pour femmes autochtones de Montréal

En entrevue à Radio-Canada en juin dernier, le député de Vachon admettait même qu’il serait pour lui délicat de devoir évaluer le travail des policiers dans le cadre des travaux du groupe d’action contre le racisme du gouvernement caquiste, dont il fait partie.

En marge de sa nomination vendredi, Ian Lafrenière a également refusé de reconnaître le racisme systémique.

Le mauvais message

L’activiste innue Melissa Mollen-Dupuis s’est aussi dite «flabbergastée» par l’annonce, vendredi matin.

Si son ton est moins tranchant que celui de Nakuset, la confondatrice du mouvement Idle No More Québec s’inquiète du message que François Legault envoie en nommant M. Lafrenière.

«On ne peut pas perdre l’ironie, après deux semaines de discussions sur le racisme systémique, de mettre quelqu’un qui représente une institution qui fait partie du problème», a-t-elle confié au HuffPost Québec.

Pendant la mobilisation d’Idle No More en 2013, elle décrit la relation entre le SPVM — dont M. Lafrenière était encore porte-parole — et les manifestants comme étant empreinte de «froideur» et de «distance».

Facebook/Melissa Mollen Dupuis
Melissa Mollen Dupuis prenant la parole lors d'une manifestation d'Idle No More, en février 2013.

«On venait de voir, en 2012, les étudiants se faire tabasser par le SPVM et on se disait “qu’est-ce qu’ils vont faire à des femmes autochtones?”» décrit-elle, soulignant que la police est souvent source de méfiance et d’anxiété pour les communautés autochtones.

«On veut constamment donner la chance au coureur, mais il faut comprendre qu’on est constamment échaudé», dit-elle. «Si, nous autres, on représente “les Indiens” d’une façon monolithique, des fois notre relation avec la police va être vécue de la même manière et qu’on va percevoir [les policiers] d’une façon monolithique».

Et dans le contexte des refus répétés de François Legault de reconnaître l’existence du racisme systémique, dit-elle, la nomination de M. Lafrenière est d’autant plus «anxiogène».

«Est-ce qu’ils nous envoient une main de fer dans un gant de fer?»

De bonne foi, elle dit vouloir croire que M. Legault souhaite miser sur le talent de communicateur de M. Lafrenière en lui confiant l’épineux dossier. «Je me dis qu’il ne doit pas faire ça sans vouloir changer quelque chose. Parce que sinon, c’est vraiment envoyer un message extrêmement négatif aux communautés.»

Divisions

L’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador a déclaré vendredi voir «d’un bon oeil» la nomination d’Ian Lafrenière, la percevant comme «une opportunité de renouveler les relations mises à mal au cours des derniers mois entre le gouvernement et les Premières Nations».

Une réaction qui cadre mal avec ce dont Nakuset était témoin sur le terrain vendredi matin. «Tout ce que je vois aujourd’hui, c’est de l’indignation», dit-elle. «Même les alliés non-Autochtones se demandent comment le gouvernement Legault peut ne pas voir à quel point c’est problématique!»

«Comment M. Lafrenière va-t-il se sentir, en mettant les pieds au sein d’organisations dont les membres ont déjà des blessures liées au SPVM, à la police, à la Sûreté du Québec?» se demande-t-elle. C’est ce qu’il représente. Ça ne change rien qu’il ait accroché son uniforme de policier il y a quelques années.»