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24/04/2020 13:40 EDT | Actualisé 24/04/2020 13:42 EDT

La pandémie a inversé les rôles dans ma maison, et j'adore ça

Je me demande combien d'hommes réalisent aujourd'hui que les heures que leurs femmes consacrent à s'occuper de leurs enfants ne sont pas aussi faciles qu'elles en ont l'air.

Karen Moskowitz via Getty Images

C’est la fin de l’après-midi et je suis recroquevillée devant mon ordinateur portable dans une petite pièce de ma maison qui sert normalement d’espace de rangement, mais qui est maintenant mon bureau. On dirait que presque tout le monde a changé d’espace de travail au cours du dernier mois, mais le mien est un peu différent. Je travaille normalement directement en dessous de cette pièce, dans un bureau à domicile qui a été repris par mes deux jeunes filles, qui ne vont maintenant plus à la maternelle et à la garderie.

Je suis cloîtrée ici pour leur échapper. J’entends mon mari en bas avec elles, il semble soit joyeux, soit tendu selon leur comportement et leur humeur. C’est un homme naturel avec les enfants et il aime passer du temps avec eux, mais il n’a pas l’habitude de les divertir pendant des jours. Il travaille de longues heures et son horaire est irrégulier, si bien qu’en général, lorsque les enfants rentrent à la maison l’après-midi et lors de nombreux week-ends, il est absent et je m’occupe d’elles. Mais dans l’univers alternatif de distanciation sociale dans lequel nous nous trouvons maintenant en raison de la COVID-19, il est un père de famille à plein temps, et c’est moi qui ramène tout l’argent.

Avant que tout change, chaque rendez-vous, urgence ou imprévu me retombait dessus, en tant que personne qui gagne moins dans le couple. C’est une situation dans laquelle beaucoup de femmes se retrouvent. Je suis une ancienne chercheuse en biologie qui se bâtit maintenant une carrière de rédactrice scientifique indépendante. J’aime mon travail et je veux m’occuper d’un plus grand nombre de projets d’envergure - des histoires complexes qui feront la différence dans le monde.

Je suis ambitieuse, mais ma charge de travail doit toujours être suffisamment flexible pour pouvoir m’adapter lorsque les enfants malades, lors des tempêtes de neige, des grèves des enseignants ou pour n’importe quel autre imprévu.

Mon ambition doit toujours être mesurée en fonction d’incidents qui nous arrivent de l’enfer comme cette gastro au printemps dernier, lorsque je me suis retrouvée à la maison avec une petite fille malade, mais toujours très active pendant deux semaines alors qu’elle se rétablissait, travaillant tard dans la nuit pour ne pas prendre de retard dans mon travail.

Du jour au lendemain, tout a changé.

Mon mari, que j’ai rencontré alors que nous terminions tous les deux notre doctorat, travaille comme optométriste. Il gagne beaucoup plus que moi, et travaille plus longtemps pour voir les patients et remplir la paperasse. Il ne penserait jamais à s’absenter du travail pour autre chose qu’une catastrophe. Nous accordons tous les deux de l’importance à notre carrière, mais des calculs rapides montrent que la sienne doit passer avant tout.

Il y a quatre semaines, mon mari a fermé sa clinique et a été obligé de licencier son personnel. L’obligation officielle de fermer est arrivée quelques jours plus tard. Du jour au lendemain, tout a changé. En un instant, un homme qui travaille normalement 60 heures par semaine ou plus s’est retrouvé à la maison sans patients à voir, et je me suis retrouvée à être la seule source de revenus de notre famille de quatre personnes.

Maintenant, c’est lui qui coupe les sandwiches et essuie les fesses aux toilettes, alors que mon travail a pris une importance qui n’aurait jamais été envisageable auparavant. Et j’adore ça. C’est terrifiant, mais c’est aussi étrangement valorisant. Mon temps de travail est maintenant respecté.

Pour la première fois de ma vie de parent, mon travail a la priorité.

Plutôt qu’un bureau ouvert juste à côté de la salle familiale où je suis facilement accessible - un symbole de ma vie professionnelle fracturée - je suis cachée derrière une porte fermée et mes enfants comprennent qu’il ne faut pas l’ouvrir, parce que maman travaille. Pour la première fois de ma vie de parent, mon travail a la priorité.

Que mes enfants aient pu aller à la garderie a fait en sorte qu’ils m’ont rarement vue travailler. Ils savaient vaguement que j’avais un travail, mais que ce n’était pas aussi sérieux que celui de leur père, qui lui, met une cravate et quitte la maison chaque jour. Pourtant, après une semaine d’inversion de nos rôles, ma fille de quatre ans a construit son propre «ordinateur portable» en Lego et a commencé à le transporter partout, en tapant dessus «comme maman».

Il y a quelques semaines, leur père se tenait peut-être à deux pieds d’eux, mais les enfants couraient à travers la maison pour venir me demander de résoudre un problème, parce que c’est à maman que l’on confie ses problèmes. Aujourd’hui, pour la première fois de leur vie, les petites disputes et le lait renversé sont une source de préoccupation pour papa. Je ne peux qu’espérer que ce changement dans leur perception de l’importance de mon travail dure au-delà des semaines ou des mois de confinement à venir.

Faut-il un événement extrêmement perturbateur et révolutionnaire pour mettre en avant le travail des femmes?

Bien sûr, il y a eu d’autres moments où le travail des femmes est soudainement devenu plus important. La Deuxième Guerre mondiale me vient immédiatement à l’esprit, lorsque les femmes se sont mises au travail et ont accompli les tâches qui devaient être faites pendant que les hommes étaient au combat. Pour la première fois, les femmes ont vu à quel point leurs efforts pouvaient être précieux, et beaucoup n’ont pas apprécié de retrouver leur ancien rôle une fois la guerre terminée. Moi non plus, je ne pense pas que je le voudrais.

Faut-il un événement extrêmement perturbateur et révolutionnaire pour mettre en avant le travail des femmes? Et celui-ci laissera-t-il derrière lui un changement permanent pour celles d’entre nous qui ont vu leur situation professionnelle s’améliorer grâce à lui?

J’ai de la chance d’être mariée à un homme engagé et heureux de s’occuper de ses enfants, mais je me demande combien d’hommes sont aujourd’hui conscients que les heures que leurs femmes consacrent à s’occuper de leurs enfants ne sont pas aussi faciles qu’elles en ont l’air.

Je suis sûre que nous ne sommes pas le seul ménage où un homme est sans travail et où la situation habituelle de travail à domicile de la femme n’a pas changé. Mais je suis confrontée à un autre problème de carrière typique chez les femmes: parce que je ne suis pas payée autant que mon mari - même si j’aime être le soutien de la famille alors que lui aime s’occuper de ses enfants - ce n’est pas viable.

Cette petite bulle de temps où nous obtenons tous les deux ce que, peut-être, nous voulions secrètement ne peut pas durer. J’espère qu’une partie de ce temps restera en nos filles, qu’elles s’en souviennent clairement ou non - qu’elles sauront que les pères peuvent gérer les conflits entre frères et sœurs et que les mères peuvent être les pourvoyeuses de leur famille. Peut-être qu’un jour, elles pourront modeler dans leur propre vie ce qu’elles ont vu en cette période de crise.

J’entends le tintement des plats lorsque mon mari met la table pour le souper. Je peux imaginer ses mouvements lorsqu’il finit de cuisiner et qu’il aide les enfants à se laver les mains, pour ensuite les installer à leur chaise avec leur bavoir. Je suis ravie qu’aujourd’hui, et pendant un certain temps, ce soit moi qui m’assoie devant un repas chaud fait maison et que les enfants soient heureux de voir leur mère, après une longue journée de travail.

Ce texte, initialement publié sur le HuffPost Royaume-Uni, a été traduit de l’anglais.