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On a jasé avec… Bernard, urgentiste

«Notre spécialité au Québec, ce sont les soins de corridors. Une fracture vous immobilise aux urgences? On vous apporte une bassine pour faire vos besoins devant tout le monde! On a aussi régulièrement des accidents avec des patients retrouvés morts dans le couloir.»

À NOTER: L’entrevue qui suit, réalisée dans le cadre de notre série On a jasé avec, a été menée avant l’apparition de la crise de la COVID-19.

Quand il a commencé à arpenter les couloirs de l’urgence, en tant que jeune docteur, Bernard Mathieu avait 26 ans. Ce sont ses parents, eux-aussi médecins, qui l’ont inspiré à emprunter cette voie professionnelle exigeante.

L’urgentiste a aujourd’hui 33 ans d’expérience dans le ventre, passées à l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont. Et une chose est certaine : il lui a fallu se construire une solide carapace pour survivre émotionnellement à la situation déplorable des urgences au Québec.

«On a aujourd’hui une congestion de 150% à l’échelle de la province, c’est du jamais vu. Le réseau de santé est saturé, il y a un gros problème d’accès aux lits d’hospitalisation», témoigne l’homme de 59 ans. «Notre spécialité au Québec, ce sont les soins de corridors. Une fracture vous immobilise aux urgences? On vous apporte une bassine pour faire vos besoins devant tout le monde! On a aussi régulièrement des accidents avec des patients retrouvés morts dans le couloir.»

Selon lui, il faut arrêter de blâmer les gens: ce n’est pas la grippe le problème!

«Les patients sont vus, ils ont un diagnostic et un plan de traitement, et doivent être hospitalisés. Mais y’a pas de place! Ils restent dans l’urgence pendant 24 heures, parfois 48 heures, c’est ça le gros problème!»

Tsunami gris

Ce qu’il faut comprendre c’est que les urgences reçoivent deux types de patients: ceux sur civières, le plus souvent en situation d’urgence, et ceux en salle d’attente, ce qu’on appelle en «ambulatoire». Eux sont plus autonomes et se sont déplacés eux-mêmes pour consulter un médecin.

La situation est telle qu’une personne victime d’un arrêt cardiaque (donc, le premier type de patients) peut très bien se retrouver bloquée pendant des heures sur une civière, dans un couloir, après avoir reçu ses soins.

«Parfois, ce qui arrive, c’est que l’unité coronarienne est pleine, dit-il. Le patient revient alors à l’urgence occuper une civière jusqu’à ce qu’un lit se libère.»

Concernant le deuxième type de patients: comment blâmer le Monsieur qui a le cancer et qui vient consulter pour des syndromes grippaux? Que faire de la Madame de 80 ans qui a chuté dans l’escalier et pourrait avoir une fracture? Plus ce «tsunami gris» (comprendre: les personnes âgées) va prendre de l’ampleur, plus les urgences vont être engorgées.

«Et imaginez pour la personne âgée qui attend dans le corridor avec les lumières allumées et le bruit, 24h sur 24h! Ça la prédispose à de la confusion, au delirium, etc. En fait, on calcule que pour 24 heures passées aux urgences, le patient peut être hospitalisé jusqu’à une semaine de plus car il éprouve de grandes difficultés à récupérer ses esprits.»

«C’est difficile pour moi de rentrer satisfait d’une journée de travail quand je vois des professionnels qui pleurent parce qu’ils sont gardés de force à l’hôpital.»

Ajoutez à cela un manque de personnel, et une ambiance qui tourne souvent au drame derrière les portes closes.

«Le temps supplémentaire obligatoire des infirmières mine l’atmosphère, dit Bernard. C’est difficile pour moi de rentrer satisfait d’une journée de travail quand je vois des professionnels qui pleurent parce qu’ils sont gardés de force à l’hôpital. C’est dur, on sent bien que ce n’est pas la bonne façon de procéder pour recruter de nouvelles personnes.»

Évidemment, ces problèmes ne touchent pas que les infirmiers et infirmières, mais aussi les commis, les préposés… Tous les maillons de l’équipe de soins sont affaiblis par ce manque de personnel.

Irritants et contraintes

En plus de ces réalités effroyables, les urgentistes subissent en outre certaines «contraintes» dans le cadre de leur profession.

«Il manque toujours de tout, déplore ainsi Bernard. En plus d’être toujours surchargés sur le plan du volume de patients, les équipements ne fonctionnent pas bien.»

Les ordinateurs boguent, les choses se brisent et ne sont pas remplacées, les liens des logiciels de radiologie ne fonctionnent que rarement, il n’y a plus de savon pour se laver les mains: la longue liste de ces «irritants» s’allonge au fur et à mesure qu’on discute.

«Tout passe par l’informatique et quand ça ne fonctionne pas, c’est frustrant, et cette frustration nous accompagne à chaque quart de travail, confie Bernard. On s’assoit devant l’ordinateur, et ça ne fonctionne pas, il faut le redémarrer, ça, ça arrive continuellement.»

Récemment, l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont a remplacé les ordinateurs. Ceux-ci avaient… 10 ans. «Pour tout vous dire, on fonctionne encore avec Office 2004.»

Un bon salaire, des horaires difficiles

La matinée froide où on le rencontre, Bernard ne commence pas son «quart» avant 16h.

Hier soir, ils étaient cinq médecins aux urgences. Lui exerçait au secteur des civières, il a réceptionné beaucoup de patients avec des problèmes de santé mentale, le plus souvent des personnes âgées. Quand il rentre chez lui à 8h le matin, il ne parvient parfois qu’à dormir durant deux petites heures.

«En ce moment, 30% des patients aux urgences ont plus de 75 ans. Ce sont des gens qui ont déjà des maladies, du diabète, qui ont fait des ACV et qui ont beaucoup de médicaments à prendre. Rendu à 90 ans, on a plusieurs maladies, mais on est encore là. J’en vois qui ont trois cancers. Et on ne meurt plus d’une crise cardiaque. Ça rend les choses plus complexes.»

Au total, Bernard passe une trentaine d’heures à l’hôpital en plus de quelques tâches d’enseignement. Il est également le président de l’Association des médecins d’urgence du Québec (AMUQ). S’il travaille moins de jours qu’un employé de bureau, il peut travailler à n’importe quelle heure du jour et de la nuit. Chaque semaine, il doit effectuer trois quarts de travail.

«Sur le plan physique, c’est exigeant. Mais en raison de mon âge, j’ai fait ma dernière nuit il y a environ un mois, alors ça va être plus tranquille maintenant.»

Pour décompresser de l’énorme stress qu’engendre son métier, Bernard dispose de 10 semaines de vacances par année. Il gagne environ 300 000 dollars par an.

«C’est vrai que j’ai gagné une grande autonomie dans la société. Financièrement mes maisons sont payées, mes dettes sont réglées, c’est un stress que je n’ai pas.»

Pour ce père de deux enfants maintenant adultes, jouir d’une vie équilibrée en dehors de l’hôpital est un moyen de ne pas être victime de ce burn-out si courant dans le milieu médical…

«Est-ce qu’il y a des moments où je me suis dit: «Bon là ça suffit, je tire la plogue?» Oui, sûrement quand je me retrouve face à toutes les contraintes dont je viens de vous parler. Après, ça fait 30 ans que je fais ce métier, alors je crois quand même que niveau gestion du stress, je m’en sors plutôt bien!»