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01/09/2020 16:27 EDT | Actualisé 01/09/2020 17:59 EDT

Militantisme et pandémie: «le momentum de nos actions a été perdu»

«J’avais l’impression qu’il se passait quelque chose au Québec et qu’enfin je n’étais plus seul à me battre de mon bord. [...] Ça s’est juste effondré du jour au lendemain.»

Le 27 septembre 2019, leur génération était au front lors de la marche pour le climat, dans l’espoir d’alarmer les décideurs quant à l’urgence climatique. Des centaines de milliers de manifestants aux quatre coins du Québec, la présence de Greta Thunberg à Montréal: tous les espoirs leur étaient permis pour la suite.

Thomas Dufresne-Morin
Isabelle Grondin-Hernandez lors de la marche pour le climat de Montréal le 27 septembre 2019.

Ces étudiants militants qui voyaient grand pour l’environnement avaient imaginé les choses autrement pour 2020. La pandémie, du jour au lendemain, leur a imposé de restreindre leur mouvement. 

«C’est comme une grosse claque dans la face», illustre Isabelle Grondin-Hernandez, qui était jusqu’à récemment l’une des porte-paroles de la Coalition étudiante pour un virage environnemental et social (CEVES), regroupant des militants du secondaire, du cégep et de l’université. 

On a atteint un mur.Isabelle Grondin-Hernandez

Le début du confinement n’aurait pas pu arriver à un pire moment pour le mouvement étudiant: depuis des mois, une semaine de grève nationale qui se voulait une continuité de la manifestation historique de l’automne précédent s’organisait, et elle devait avoir lieu deux semaines plus tard.

«On a atteint un mur. Le momentum de nos actions a été perdu, notre adrénaline, coupée, et notre écoanxiété, augmentée, résume la jeune femme de 21 ans, qui sentait une grande pression dans la dernière année quant au fait d’être à la tête d’un mouvement jeunesse. Ce sentiment d’impuissance que j’ai réussi à dominer en m’impliquant dans un mouvement de pression grandissant, en lequel j’avais espoir, revient avec toute sa lourdeur.»

«Quand je pense au fait que c’est plus difficile de se mobiliser et de faire des actions de pression politique, je réalise que je suis impuissante, et c’est ce qui me donne de l’angoisse. Il faut qu’on trouve un moyen de sentir qu’on a une voix, affirme la Montréalaise. J’ai des moments où je me déconnecte de cette réalité-là pour ma santé mentale», évoque-t-elle.

Michelle Boulay Photographe
Vincent Boisclair lors de la marche pour le climat de Sherbrooke le 27 septembre 2019.

Vincent Boisclair est tombé de haut lorsque le confinement s’est imposé au Québec. «J’ai perdu l’entièreté de mes repères, lance-t-il, émotif, au bout du fil. Militant depuis huit ans, très impliqué dans sa communauté, il se consacrait à sa cause à temps plein depuis quelques mois.

«Le 27 septembre, ça a donné tout un sens à ma vie et à mon implication. J’ai tout mis mes oeufs dans le militantisme, j’ai même dit à la fille que je fréquentais qu’elle n’était pas ma priorité», raconte-t-il depuis le domicile de ses parents à Victoriaville. Celui qui avait complété un baccalauréat en environnement en décembre affirme qu’il consacrait jusqu’à 14 heures par jour à son implication en vue de la semaine de grève d’avril, alors qu’il était secrétaire exécutif à la mobilisation pour la CEVES. 

«J’avais l’impression qu’il se passait quelque chose au Québec et qu’enfin je n’étais plus seul à me battre de mon bord. Quand j’ai appris qu’il y avait un mouvement de grève qui s’annonçait, c’était ça ma vie. Je me promenais partout au Québec, il y avait des dizaines de personnes dans les cégeps et les universités qui me disaient qu’ils y croyaient pour vrai, qu’on allait raisonner ce gouvernement-là et la population à travers ça, raconte le militant de 25 ans, désillusionné. Depuis un an, je préparais ça. Ça s’est juste effondré du jour au lendemain.»

Ayant tout abandonné depuis quelques mois pour militer à temps plein, Vincent Boisclair et deux de ses amis militants voulaient tout faire pour contribuer à ce que le mouvement étudiant prenne une ampleur qui ne pourrait être ignorée. «On vivait sur rien. On se promenait sur le pouce et on mangeait dans les poubelles. C’est ça, la réalité. On dormait chez les gens qui nous accueillaient» confie-t-il, encore fragilisé par les événements des derniers mois.

Le confinement, qui s’est imposé du jour au lendemain, a été très difficile à accepter. «Je me suis retrouvé dans le sous-sol chez mes parents. Mes amis, c’était des militants, et je ne suis plus capable de les voir parce que c’est juste associé à un mauvais souvenir. J’ai perdu mes amitiés, ma raison de militer. Je me suis juste retrouvé tout seul.»

Je ne peux pas être seul à porter le mal-être de notre société, mais je ne suis pas capable de l’observer de façon passive.Vincent Boisclair

Très affecté et déboussolé face aux événements des derniers mois, Vincent Boisclair a pris la décision, en juin, d’aller consulter un psychologue. Depuis, il prend tranquillement conscience de l’énorme poids qu’il s’est mis sur les épaules et de toutes les conséquences de ce qu’il qualifie de «surmilitantisme» sur sa santé mentale et ses relations.

«Clairement, je ne suis plus celui qui est capable de mener de front ce combat-là», affirme celui qui a aussi démissionné de ses fonctions au sein de la coalition étudiante. J’ai juste envie de continuer à me battre, mais je n’ai plus l’énergie. Je ne peux pas être seul à porter le mal-être de notre société, mais je ne suis pas capable de l’observer de façon passive. Je n’ai pas encore trouvé comment le faire de façon saine.»

Ralentir pour mieux revenir

Tant Isabelle que Vincent ont pris une pause des médias et de l’actualité pour ne pas alimenter leur écoanxiété. Tous les deux réfléchissent à la suite des choses, mais assurent qu’ils ne baisseront pas les bras.

Les réflexions d’Isabelle l’ont amenée à se questionner sur les méthodes de mobilisation préconisées jusqu’à ce jour. «Je me demande si la grève est le meilleur moyen. Une mobilisation spontanée, ce n’est pas suffisant. Il faut quelque chose qui reste dans le temps. On est beaucoup à se demander “What’s next?”», soutient celle qui entame cet automne un baccalauréat en sociologie. Elle dit être actuellement dans une période de «recharge». «Avec la COVID, c’est vraiment limité ce qu’on peut faire, et les actions en ligne, on est pas mal tanné», avoue-t-elle, reconnaissant que la portée de certaines initiatives sur le Web au cours des derniers mois a été assez limitée.

«Il y a beaucoup de cynisme qui s’est développé ces derniers temps. Il faut retrouver la motivation et la redonner, affirme la militante. C’est quoi la solution? Je ne le sais pas. Je m’implique pour la trouver. Ce que je dis aux gens autour de moi, c’est qu’il faut qu’on aille en politique. Il faut qu’on devienne ces personnes-là qui ont de l’influence et qui peuvent prendre les bonnes décisions parce que là, on est trop loin et on n’a pas de moyens financiers», croit Isabelle, qui affirme vouloir un jour s’impliquer en politique active, mais préfère pour l’instant se concentrer sur ses études.

Michel Caron
Marche pour le climat à Sherbrooke, 27 septembre 2019.

Malgré la période difficile qu’il traverse, Vincent ne se voit pas rester les bras croisés pour une cause aussi cruciale. «Les pandémies sont supposées augmenter à travers le temps, le GIEC l’a dit. On vit vague de chaleur sur vague de chaleur, les températures sont des plus weirds, et on me dit que ça va bien aller? Je suis désolé mais moi, j’ai envie de continuer à me battre», affirme celui qui commence tout juste un certificat en action communautaire. 

D’ici là, Vincent sait qu’il doit prendre soin de lui et y aller un jour à la fois, en prenant une pause de toutes ses implications, mais il espère éventuellement avoir l’occasion de sensibiliser ses pairs. «Si j’ai de l’énergie, mon souhait serait de revenir dans le milieu du militantisme en y intégrant ce que j’apprends avec l’introspection que je suis en train de vivre et peut-être aider des militants à éviter qu’ils se retrouvent dans la même situation que moi.»

Leurs réflexions des derniers mois ont amené Isabelle et Vincent à revoir leur approche dans la lutte et à ne pas négliger leur santé mentale en cours de route, mais les émotions face à l’urgence d’agir pour la planète, elles, ne peuvent disparaître de leur esprit. «Je suis fâchée et je transforme cette colère-là en force intérieure que j’essaie de conserver. Je ne veux pas m’essouffler, je ne veux pas faire de burn-out. Je sais qu’il y a des risques quand on est impliqué», affirme Isabelle, en colère face à l’inaction politique.

Vincent est conscient qu’en cette période où il est plus vulnérable, il a plus de difficulté à voir clair, mais sa flamme intérieure n’est pas éteinte pour autant. «Je dis toujours que je suis un éternel optimiste-pessimiste. J’y crois qu’on va le faire, mais maudit que ça ne va pas bien. Mais on n’a pas le choix. On n’a pas le droit d’abandonner et je ne me donne pas le droit d’abandonner.»

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