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20/01/2020 13:34 EST | Actualisé 20/01/2020 13:50 EST

Ma mère est décédée et je n’arrive pas à m’en remettre

Le deuil est un plongeon au cœur de ce qu’on a de plus sensible en soi.

Courtoisie/Chan Tep
Chan Tep et sa mère Koy-Chhoeung Nhek Tep

Le 17 janvier dernier, la mère de Céline Dion est décédée. Une grande dame qui a toujours mis de l’avant les autres avant elle-même, une figure forte du matriarcat québécois qui a voué la fin de sa vie aux plus démunis, reconnaissante de tous les privilèges dont elle a pu bénéficier et qui a su voir le talent de sa cadette, qui a eu la carrière internationale qu’on lui connaît maintenant, celle qu’on surnomme l’enfant chérie du Québec.

Ce même rayonnement a jailli sur Maman Dion elle-même, qui a été qualifiée de «Maman de tous les Québécois et Québécoises» dans certains articles de journaux.

Plaît-il à certains, mais encore faut-il y mettre un bémol. Pour tous ceux et celles qui ont perdu leur mère, c’est un peu poussé. Non, Maman Dion n’a pas été la «Maman de tous les Québécois et Québécoises», même si je reconnais qu’elle a incarné l’essence et les valeurs que plusieurs auraient aimé retrouver chez leur mère. Dévouée, généreuse, fonceuse, confiante, aimante.

Perdre sa mère qu’on a aimée et pour qui on a voué un respect inconditionnel, c’est arrivé à un nombre incalculable de personnes… dont moi.

Mon premier contact avec la mort (d’une personne proche) a été avec ma mère, l’automne dernier. Quatre mois plus tard, c’est encore très sensible et empreint d’une douleur qui me fait encore en vouloir à la vie. Céline, 51 ans a pu profiter de sa mère jusqu’à ses 92 ans; je l’ai perdue à mes 40 ans et j’aurais voulu l’avoir encore à mes côtés pour bien des années malgré ses 81 ans.

Contrairement à Céline, je n’ai pas eu la chance de dire au revoir à ma mère, qui s’est éteinte d’une crise cardiaque à plus de 1760 km de moi, durant un voyage où elle était allée voir son frère aîné mourant avec sa grande sœur et mon père.

Je n’ai pas pu rire une dernière fois avec elle, partager de derniers souvenirs avec elle, je n’ai pas pu lui dire comment je l’aimais et la rassurer avant son dernier souffle, je n’ai pas pu la regarder dans les yeux ni lui tenir la main et l’embrasser pour une dernière fois. Tout ça, la vie ne me l’a pas permis.

Tout ce que j’ai pu faire, ça a été de rapatrier son corps ici au Québec pour lui offrir des funérailles à la mesure de ce que nous pouvions lui donner, mes frères, ma soeur et moi; de prendre sur moi toute la peine et la douleur pour alléger celle de mes proches, dont mon père de 79 ans, mes filles qui ont perdu leur grand-mère et bien d’autres.

Courtoisie/Chan Tep
Chan Tep et sa mère Koy-Chhoeung Nhek Tep

Le deuil est un plongeon au cœur de ce qu’on a de plus sensible en soi, nous confrontant évidemment sur la finalité de ce qui nous attend tous sur cette Terre, mais aussi en nous faisant vivre l’humilité, la fragilité de la vie et l’essentiel.

Comme bien des immigrants, le décès d’un membre de la famille hors de son territoire natal a amené bien des défis quant à l’organisation (mes parents n’avaient rien prévu d’avance) et aux choix à faire pour les funérailles. Il y a un manque d’éducation, d’information et un tabou persistant quand il s’agit de planifier la mort dans la société nord-américaine.

Plusieurs Québécois ne comprenaient pas qu’on offrait deux jours d’exposition et de funérailles à notre mère. Même moi, j’aurais voulu en finir au plus vite avec toutes ces cérémonies car la souffrance est telle qu’on cherche à passer au travers le plus vite possible, à l’évacuer, à la tasser de nos vies.

C’est ma sœur qui m’a fait comprendre qu’au Cambodge et dans plusieurs pays asiatiques, on prenait le temps avec les morts, que la famille les lavait, qu’il y avait plusieurs étapes au rite funéraire.

Non, on n’est jamais prêt à traverser l’épreuve de la mort de nos proches. À mon avis, il est contre nature d’accepter la mort de notre vivant. Et puis il y a toute la notion de colère et le sentiment d’injustice qui viennent avec cette expérience: dans une société de performance qui nous demande de gérer nos émotions difficiles comme si c’était acquis, on nous offre peu d’espace pour exprimer nos sentiments négatifs et nos souffrances par rapport à notre vécu.

Oui, les spécialistes sont une porte d’entrée afin de se sentir mieux mais avec le système de santé que l’on connaît, c’est comme entrer dans un labyrinthe sans fin où finalement on se retrouve seul face à nos démons.

Être en paix avec la mort, apprendre à vivre avec le vide et ne plus sentir la présence de l’être aimé est ce qu’il y a de plus difficile à vivre et pour mon expérience personnelle, je ne suis pas rendue là.

La seule chose que j’ai comprise est que la meilleure façon de faire un pied de nez à la mort est de vivre et d’avancer. Malgré tout.

Mes condoléances à la famille Dion. J’espère que la mère de Céline aura la chance de rencontrer la mienne et vice-versa, quelque part dans les cieux.

Maman Tep, je m’ennuie de toi.

Louise Levert
Koy-Chhoeung Nhek Tep