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23/04/2020 10:54 EDT | Actualisé 27/04/2020 14:23 EDT

Journal de bord d’une préposée sans expérience

Comment raconter trois jours en quelques paragraphes? J’ai décidé d’y aller par de petites anecdotes. Je trouve que c’est plus facile à écrire et à supporter.

Moi aussi, je sauvais des vies «en me lavant les mains, en restant chez moi et en écoutant des téléséries», jusqu’à ce que j’en aie assez de tourner en rond en entendant les histoires des CHSLD, alors j’ai foncé dans le tas. Avec l’aide d’un contact, j’ai commencé à travailler comme «assistante aux préposés» dans un CHSLD, trois shifts de huit heures comme initiation.

Anouk Poulin
Ainsi commence cette aventure. C’est un champ de bataille. J’exécute les tâches qu’on me demande et je réponds tant bien que mal à tout ce que j’identifie comme prioritaire.

J’arrive avec toute mon énergie, ma bonne volonté, mon optimisme et j’ai hâte d’être formée pour commencer. La santé n’est pas mon domaine et je n’ai jamais mis les pieds dans un CHSLD.

Dans un vestiaire de fortune, une employée ou peut-être une bénévole me demande d’enfiler jaquette, masque, visière et gants. On me conduit à l’aile des Oubliés, sans formation. Dès que je franchis la porte du vestiaire, l’odeur d’urine, d’excréments et de désinfectant me pogne au nez, même avec le masque. Certains patients demandent de l’aide, mais on ne s’arrête pas. La préposée que j’assiste m’explique qu’on a 22 patients et qu’il n’y a qu’elle et moi pour faire le travail. Deux préposées ne sont pas rentrées, car elles ont obtenu un résultat positif au test de la COVID-19 la veille.

Ainsi commence cette aventure. C’est un champ de bataille. J’exécute les tâches qu’on me demande et je réponds tant bien que mal à tout ce que j’identifie comme prioritaire. Comment raconter trois jours en quelques paragraphes? J’ai décidé d’y aller par de petites anecdotes. Je trouve que c’est plus facile à écrire et à supporter.

Le matin, on a distribué tous les cabarets et il faut faire manger quatre patients. On m’envoie dans la chambre de Mme Petite.

«Bonjour, madame!» Elle est toute chétive et semi-consciente. Je n’ai aucune idée de ses limites. Elle me murmure: «J’ai soif». Je prends le verre de jus d’orange et le dépose dans ses mains que je guide vers sa bouche. Elle boit tranquillement, gorgée par gorgée. Ensuite, je lui offre gruau et yogourt à la cuillère. J’ai passé 30 minutes avec elle et j’ai eu l’impression de la presser. J’ai trois autres patients à nourrir. Je fais un rapide calcul mathématique et je sais déjà qu’à 22 patients, une préposée et une assistante sans expérience, ça ne fait pas le compte.

Je sers un cabaret à M. Hiha. «Merci, peux-tu aller chercher mes dents?» Ça me fait sourire. Le dentier est sur une table plus loin, il est sale, plein de nourriture séchée, crouteux, durci. Je propose de le nettoyer. Il me dit en l’enfilant: «Oh, il tient bien, vous l’avez réparé!»

J’aide Mme Filiforme à passer de son lit à sa chaise. Je lui demande de m’aiguiller, car c’est une première pour moi. Mais je ne suis pas inquiète puisqu’elle est mince comme un fil et légère comme une plume. Elle remarque qu’elle a encore ses souliers et qu’elle a passé la nuit chaussée. «Eh ben, y’doivent être ben occupés», commente-t-elle sans plus.

Seul le nettoyage à la mitaine est permis. Donner un bain à une personne en perte d’autonomie et la décontaminer ensuite est impensable en temps de pandémie.

Avant l’heure du lunch, période de court répit, je brosse Mme Coquette. Ses cheveux sont fins et doux. Sales aussi. Elle m’explique que ça fait cinq semaines qu’elle n’a pas pris de bain. Je vérifie plus tard auprès d’une préposée et c’est vrai. Seul le nettoyage à la mitaine est permis. Donner un bain à une personne en perte d’autonomie et la décontaminer ensuite est impensable en temps de pandémie.

Comme les cheveux sales sont malléables, je les lisse vers l’arrière et elle trouve que ça manque de volume. Elle est ricaneuse alors je décide de lui donner un look punk en lui remontant les cheveux en pointes. Elle prend son miroir et on pouffe de rire comme deux gamines. Elle dînera avec une mise en plis qu’elle a approuvée: séparation sur le côté et cheveux crêtés.

M. DonJuan est un bel homme. Avec son visage rond, ses yeux bleus rieurs, je lui donne 80 ans, tout au plus. J’apprends qu’il en a 94. À chaque visite il me répète:

- «Ah si j’étais plus jeune madame, vous seriez mon genre!»

- «Ben M. DonJuan, avec mon masque et ma visière, vous ne me voyez même pas!» 

- «Je prendrais une chance», me répond-il.

Plus tard, M. DonJuan sonne la cloche. Il a besoin d’aide pour aller aux toilettes. La préposée donne des soins dans une autre chambre. Il est trop lourd pour moi seule et les quelques vidéos que j’ai regardés sur YouTube relatifs au déplacement des patients ne me donnent pas une grande confiance. C’est urgent et il me convainc qu’il est presque capable tout seul. Or il s’avère que M. DonJuan a des jambes en spaghettis.

On a quand même réussi à l’assoir sur sa chaise roulante mais on ne s’est pas rendu à temps. Assis sur le bol de toilette, sa culotte d’incontinence déborde, il y en a partout: sur le plancher, le long de ses cuisses, sur la toilette, sur ses mains.

Il n’arrête pas de répéter: «Ça se peux-tu? J’m’excuse.»

«Ben non M. DonJuan, ça va tous nous arriver, y faut s’entraider.»

C’est tout ce que j’ai trouvé à dire pour sauver sa dignité, la mienne aussi. Mais je pense l’inverse. NO WAY, ça ne m’arrivera JAMAIS. Mourir plutôt que vivre ça. Les pensées défilent dans ma tête: faut le rassurer, le protéger, j’ai mal au dos, comment nettoyer, par quoi commencer, faut surtout pas que je vomisse…  

M. DonJuan me tire de ce moment de panique en déclarant: «On est dans marde hein!»

Je fais fi des détails, mais 45 minutes plus tard, M. DonJuan est couché au sec, dans un lit fraichement fait, plancher nettoyé. Il s’est endormi comme un bébé, au détriment des autres patients.

Dans l’aile où je suis affectée, il y a quelques cas de COVID-19. Dans une chambre se côtoient deux patients, semi-conscients dont un avec respirateur. Je doute qu’ils passent le week-end. À la suite de l’annonce des cas positifs de COVID-19 chez les employés, les préposés déjà exténués, affaiblis et qui ont des familles à la maison hésitent à entrer dans cette chambre infectée.

Je me suis liée d’amitié avec Mme Gentille. Elle me confie que ça fait six semaines qu’elle n’a pas parlé à sa fille.

Dilemme: s’occuper de patients mourants ou protéger sa santé et sa famille? Comme je suis en confinement seule chez moi, je propose d’y aller. Devant chaque lit est déposé un cabaret avec spaghetti, salade et yogourt. M. Respirateur a bu un peu d’eau. Sa bouche est remplie de sécrétion séchée et je ne suis pas certaine que l’eau que je lui donne le soulage tant les sécrétions doivent être inconfortables. Le deuxième est plus conscient. Il répète sans arrêt  «aidez-moi, aidez-moi!» Il boit avec mon aide et beaucoup de temps tout un verre d’eau. Il ne peut rien avaler de solide.

Je sors dans le sas, me change, me désinfecte et je jette tout le contenu des cabarets aux poubelles. Quel gaspillage! Aux cuisines, pas le temps d’ajuster les repas en fonction des besoins de chacun. Les yeux pleins d’eau, je vais voir l’infirmière pour lui demander s’il est possible de soulager les souffrances de M. SOS et M. Respirateur. Elle m’explique qu’ils ont la dose maximale de médication.

Je me suis liée d’amitié avec Mme Gentille. Elle me confie que ça fait six semaines qu’elle n’a pas parlé à sa fille. En effet, elle n’a pas de téléphone dans sa chambre. Je lui demande si elle connait le numéro de sa fille. «Non, m’en rappelle plus.» Avec sa permission, je fouille dans les tiroirs et je trouve un papier avec des noms et numéros de téléphone griffonnés à la main.

De tous les soins, c’est l’amour des proches qui apaise le plus.

Je vais chercher mon cellulaire (qui implique tout un processus de désinfection), signale le numéro et remet le téléphone à Mme Gentille. Elle ne sait pas comment tenir dans ses mains tremblantes mon iPhone trop petit et trop mince. Je mets le téléphone sur «speaker» et je suis témoin de leurs retrouvailles. La mère et la fille pleurent, se racontent le dernier mois, rigolent aussi. Je parle ensuite à la fille et je m’arrangerai pour apporter à Mme Gentille un téléphone fourni par sa fille. De tous les soins, c’est l’amour des proches qui apaise le plus.

Mme Attente est assise dans sa chaise roulante, un peu penchée par en avant à un bras de distance de son téléphone.

- «Mme Attente, depuis 9h que vous êtes ainsi, voulez-vous que je vous déplace devant la fenêtre?

- «Non, j’attends l’appel de mon fils. Il me téléphone tous les dimanches.»  

- «Mais on est mercredi!»

- «Ha… ben je suis un peu mêlée avec les jours alors je ne veux pas prendre de chance.»

À la fin de mon shift, 15h, elle est toujours là. Elle s’est endormie, mal positionnée dans sa chaise. Je devrais la réveiller et la transférer dans son lit, mais comme elle est paralysée des jambes, c’est assez compliqué. J’ai chaud, j’ai faim, j’ai soif, j’ai la tête qui veut exploser, le dos en compote, j’étouffe dans mon masque humide et mes lunettes en buée, alors je passe devant sa chambre sans arrêter. J’espère que la préposée suivante va s’en occuper. J’ai honte.

J’ai pleuré toutes les larmes de mon corps ce week-end. Je recommence demain, encore trois shifts de 8h back à back. J’ai une boule dans le ventre. Je suis tiraillée entre le sens du devoir, mon attachement envers ces personnes avec qui j’ai déjà tissé des liens et mon terrible désir de «m’en laver les mains, rester chez moi et écouter des téléséries».

Mme Coquette, M. Hiha, Mme Attente, M. Don Juan… je serai là demain.