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06/02/2020 11:55 EST | Actualisé 06/02/2020 13:10 EST

Les employés de mon cabinet gagnent plus que moi et je suis tout à fait pour ça

Notre système économique actuel semble reposer sur l'idée que les personnes au sommet méritent la grande majorité des bénéfices générés par les employés.

Nous vivons à une époque où les inégalités de revenus sont pire que jamais, et ça doit changer. Bien que je ne puisse pas résoudre ce problème à l’échelle du pays, je peux le faire là où j’ai le contrôle - dans mon cabinet d’avocats, que j’ai cofondé - et être un exemple de quelqu’un qui prend ses responsabilités envers la société au sérieux.

Cette année seulement, il n’a fallu que deux jours aux principaux PDG canadiens pour gagner plus d’argent que ce que la plupart des gens gagneront en une année entière. Je suis heureux de payer certains de mes employés plus que je ne me paie moi-même.

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J’écris en tant que personne qui a bénéficié de manière significative de l’accumulation de la richesse familiale. J’ai eu le privilège que mon diplôme de premier cycle, mes études de droit, mon logement, mes frais de subsistance et mon capital d’entreprise soient financés presque entièrement grâce à ça. J’ai travaillé très fort, mais je ne vais pas prétendre que mon travail acharné est la seule explication à mon succès.

Le privilège commence jeune. J’ai rencontré mon partenaire d’affaires actuel alors que nous n’avions que 17 ans. Nous rêvions d’aller à la faculté de droit et, un jour, d’ouvrir un cabinet d’avocats ensemble. Nous avons eu la chance de commencer tous les deux avec les moyens et les ressources nécessaires pour faire de ce rêve une réalité. Nous avons cofondé KPA Lawyers à Mississauga, en Ontario, une dizaine d’années plus tard.

Peu de gens m’auraient blâmé si j’avais décidé de suivre la structure de rémunération traditionnelle qui est la pierre angulaire des cabinets d’avocats depuis des générations : engager une armée d’associés juniors, les tuer à l’ouvrage avec des objectifs excessifs pour les heures facturables - jusqu’à 1700 à 2500 par an, selon mon expérience, sans compter le temps non facturable - et garder la grande majorité de la richesse créée entre les mains des associés.

Mais est-ce que ça en vaudrait la peine? Je n’en suis pas si sûr. Les effets négatifs de ce modèle sont évidents. Le revenu moyen d’un avocat tend à être plus élevé que celui du Canadien moyen, mais la réalité de la plupart des associés n’est pas celle que l’on voit à la télévision. La profession est rongée par la dépression, la toxicomanie et les problèmes de santé mentale. Tout ce temps supplémentaire au bureau signifie moins de temps pour la famille, l’exercice et les activités personnelles.

Je dois ajouter ma voix à un chœur croissant de voix qui déclarent que ce type d’inégalités de revenus est inacceptable.

Lorsque nous regardons la situation dans d’autres domaines que le droit, que ce soit les services alimentaires ou le travail industriel, on voit que cette fracture nuit à la société et à la santé et au bonheur des Canadiens. Notre système économique actuel semble reposer sur l’idée que les personnes au sommet méritent la grande majorité des bénéfices générés par les employés. C’est un système qui maintient la concentration de la richesse entre les mains de quelques-uns et qui en prive la grande majorité de la population.

Je suis un grand fan de Simon Sinek. Il a dit un jour que «le leadership n’est ni un grade, ni un titre. C’est un choix. C’est un choix d’offrir une attention et une protection à ceux dont nous sommes responsables.» J’ai, plus d’une fois, échoué à atteindre cet idéal dans mon approche des affaires, mais c’est un idéal que j’ai beaucoup essayé d’intérioriser.

J’ai beaucoup d’influence sur la vie des avocats qui travaillent pour mon entreprise. Comme dirait Sinek, j’en suis responsable. Je dois ajouter ma voix à un chœur croissant de voix qui déclarent que ce type d’inégalités de revenus est inacceptable.

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Payer les employés équitablement a été une bonne stratégie qui a contribué à la croissance de mon entreprise.

Dans une certaine mesure, tous les propriétaires d’entreprises prospères et les cadres hautement rémunérés partagent également cette responsabilité. Ignorer cette responsabilité et laisser libre cours à des niveaux injustes d’inégalités de revenus pourrait très gravement compromettre la capacité de notre économie à fonctionner correctement.

Même le PDG le plus centré sur ses intérêts doit admettre que les travailleurs surmenés et sous-payés ne sont pas des travailleurs productifs. Les milliardaires qui forcent leurs employés à choisir entre payer le loyer et faire l’épicerie finiront par avoir une main-d’œuvre essentiellement affamée ou sans logement, des situations qui ne permettent pas aux gens d’exécuter leurs tâches efficacement.

«Ceux qui sont au sommet ont une responsabilité envers la société»

Avant que mon partenaire d’affaires et moi n’engagions notre premier avocat, nous étions des chefs d’entreprise inexpérimentés qui se débrouillaient au fur et à mesure. Nous avions une montagne de cas qui nécessitaient notre attention, et pas assez d’associés dans notre équipe. Nous savions que nous devions nous développer.

Une idée dont nous avons discuté était de payer aux associés un pourcentage significatif de la valeur de leurs heures facturables, plutôt que de mettre les profits en commun au sommet. Avec les autres avantages que nous avons accordés aux employés éventuels, certains avocats ont pu gagner plus que ce que nous nous payions nous-mêmes.

Ça ne ressemble pas à un plan d’affaires rentable ou sûr - les employés gagneraient plus en travaillant plus fort, alors que nous en assumions le risque - mais les résultats ont été étonnants.

J’ai eu le plaisir de voir une de mes associées rembourser une grande partie de sa dette d’études de droit tout en finançant son mariage grâce à son travail acharné.

La croissance de notre petit cabinet a explosé, atteignant des revenus à sept chiffres au cours de ses deux premières années d’existence. J’ai vu certains avocats s’épanouir, passant de jeunes diplômés nerveux à des avocats chevronnés, confiants et étonnamment heureux. Certains de ces mêmes employés gagnent aujourd’hui un peu plus du double de ma rémunération de cadre supérieur certaines années, et ça me convient parfaitement. Ces avocats sont les plus grands atouts de notre cabinet, même si on les compare aux fonctions censées êtres essentielles qu’exercent les cadres de l’entreprise.

J’ai eu le plaisir de voir une de mes associées rembourser une grande partie de sa dette d’études de droit tout en finançant son mariage grâce à son travail acharné. Une autre associée, une ancienne enseignante, a le temps et l’argent pour se permettre de garder une partie de son identité d’enseignante en organisant des séances d’information publiques et gratuites pour les personnes qui ont besoin d’informations juridiques, mais qui n’ont pas les moyens de payer un avocat.

Si vous vous demandez si la satisfaction au travail a été obtenue au prix de la réussite commerciale, ce n’est pas le cas. Après avoir couvert les frais généraux de l’entreprise et pris soin de notre équipe, j’ai toujours le sentiment d’être raisonnablement rémunéré pour le travail que je fais.

En tant que fondateur, je pense que ceux qui sont au sommet ont une responsabilité envers la société (quel que soit leur secteur d’activité) de développer des employés heureux et épanouis - en ayant la possibilité d’avoir une vie confortable eux-mêmes. Un PDG qui cherche uniquement à faire des bénéfices personnels s’enrichit au détriment de ses employés.

Comme l’a récemment déclaré la représentante démocrate Alexandria Ocasio-Cortez, «Personne ne gagne jamais un milliard de dollars. Vous prenez un milliard de dollars.»

Ce texte, initialement publié sur le site du HuffPost Canada, a été traduit de l’anglais.