BIEN-ÊTRE
12/09/2019 16:15 EDT | Actualisé 12/09/2019 16:19 EDT

Dans la lumière: quand l'intimidation à l'école devient extrême

«Tous les jours, mes parents se faisaient appeler pour se faire dire: ″votre fils s’est fait battre ou voler son linge″. Ma mère me disait: ″un moment donné, ils vont me dire que tu es défiguré''.»

Au primaire, c’était «crisse de chintoc, retourne dans ton pays!». Puis, au secondaire, tout le monde le désignait comme «le Chinois emo». Aux insultes se sont rapidement additionné les bousculades, les coups, les menaces et les mises en scène humiliantes. L’intimidation, Steven Trann connaît ça (malheureusement). En ce début d’année scolaire, il a accepté de partager avec le HuffPost Québec son histoire, afin d’éviter qu’elle ne se répète.

«C’est sûr qu’au début, on pense toujours que c’est juste une phase, que ça va passer, que le monde va en revenir un moment donné... Mais non, ç’a juste empiré. Et avec le temps, ç‘a commencé à jouer un peu sur mes notes à l’école, sur mon comportement, mes émotions... Ç’a commencé à jouer en fait sur tous les plans psychologiques de ma vie.»

«Le genre de choses que tu te dis: ça arrive juste dans les films»

Steven énumère presque comme si c’était normal tout ce qu’on lui a fait subir entre sa troisième et sa cinquième secondaire, à Saint-Jérôme, dans les Laurentides. Des vêtements brûlés, coupés ou encore volés, des graffitis sur et dans son casier, des menaces de mort... Il s’est même déjà fait lancer de la nourriture et des excréments. Une fois, un ado est passé derrière lui avec un rasoir électrique et lui a rasé une partie de la tête. Une autre fois, quelqu’un lui a plaqué un faux revolver en arrière de la tête, en disant: «si tu te retournes, je vais tirer». 

«Sur le coup, j’ai tellement eu peur que je me suis pissé dessus, raconte-t-il. Ç’a fait en sorte qu’ils ont encore plus ri de moi. Tout le genre de choses que tu te dis: ça arrive juste dans les films...»

Toute cette haine semblait «provoquée» par son style vestimentaire emo (vous rappelez-vous de cette mode?). 

«Au secondaire, tu essaies de trouver ton identité, d’être original. Alors moi, j’étais emo! Avec la frange dans la face et les pantalons de fille parce que dans ce temps-là, il n’y avait pas de skinny jeans pour les gars… Je me faisais déjà traiter de ″gai″, mais quand j’ai fait mon coming out, ç’a mis de l’huile sur le feu.»

Courtoisie
Steven Trann lorsqu'il était adolescent

Steven a bien essayé d’alerter du personnel de son école, mais on ne l’a pas cru, sur le coup. «La réponse que j’avais le plus souvent, c’était: ″est-ce que tu es sûr que tu n’inventes pas des trucs?″, ou alors ″moi, je suis toujours à l’école en tant que professionnel et j’ai jamais entendu aucun cas d’intimidation comme le tien, sur mon lieu de travail...″»

«Je pense que c’est la pire réponse qu’on peut donner à quelqu’un qui est en détresse», dit aujourd’hui le jeune homme de 29 ans.

Escorté par des policiers

Il a fallu qu’un de ses bons amis se fasse tabasser dans la rue par deux garçons, pendant qu’un troisième filmait la scène, pour que Steven trouve écho à ses propos. Parce que la dite scène s’est ramassée en ligne, et le lendemain, toute l’école l’avait vue. Et parce que les responsables de cette violence gratuite ont bien pris soin de faire comprendre à Steven qu’il était le prochain sur la liste. Résultat: en pleine période d’examens, il s’est fait escorter par des policiers pendant toutes ses allées et venues, le reste de l’année scolaire.

Après cela, le personnel de l’école s’est rendu compte de l’ampleur de la situation. Et il a aidé Steven à mettre en place un plan pour se sortir de cette situation. Steven a choisi la médiation avec ses intimidateurs. En présence d’un adulte, il pouvait donc leur demander: «qu’est-ce que ça t’apporte à toi de propager autant de haine envers moi?»

«Et ça les faisait tellement suer de ne pas être capable de répondre que ça finissait là, une fois que je les avais confrontés», se rappelle-t-il.

Il se souvient tout de même avoir manqué l’école pendant plusieurs semaines, vers la fin de son secondaire.

«Tous les jours, mes parents se faisaient appeler pour se faire dire: ″votre fils s’est fait battre ou voler son linge″… Ça avait de grosses répercussions pour eux aussi. Je me rappelle que ma mère me disait: ″un moment donné, ils vont me dire que tu es défiguré. Au moins, je sais que quand tu es à la maison, tu es en sécurité″. Ç’a toujours été un safe place pour moi.» 

Ce qui m'a vraiment sauvé, c'est d'avoir un cercle d’amis. Des amis qui ont été là pour moi de a à z. Je suis vraiment choyé de les avoir eus.Steven Trann

Aujourd’hui, Steven est directeur technique et distribution dans une boîte de post production. Il fait aussi quelques contrats comme mannequin, à temps partiel. Mais il ne cache pas que si aujourd’hui, il va bien, c’est parce qu’il a fait énormément de travail sur lui-même. 

«Ça m’a pris des années avant d’être capable d’aller dans un party avec du monde que je ne connaissais pas, confie-t-il. J’avais l’impression que les gens allaient me juger... J’ai dû réapprendre à vivre en société après ça.»

Maintenant, le jeune homme est conscient que ses différences font sa force. 

«Pour le mannequinat, le fait que je sois racisé, ça m’a tellement apporté de contrats, justement parce que je n’étais pas comme tous les autres… Mais ç’a pris du temps avant que je le comprenne!»

«Aujourd’hui, je pourrais pas plus m’en foutre de ce que les gens disent ou pensent de moi! s’exclame-t-il. Ç’a tellement bousillé ma vie tous les jours, ce n’est pas vrai que je vais laisser ça m’atteindre encore… Ça ne m’affecte plus du tout.»

Si vous ou votre enfant subissez de l’intimidation, vous pouvez consulter Tel-Jeunes, LigneParents ou encore la Fondation Jasmin Roy pour obtenir des conseils ou de l’écoute, tout simplement.

«Dans la lumière» est une série du HuffPost Québec qui donne la parole sans filtre à des gens ordinaires qui ont vécu des expériences hors du commun. Au cours d’un entretien intimiste, l’interviewé témoigne d’un parcours, d’un engagement ou d’une tranche de vie qu’il souhaite partager.

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