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04/12/2019 12:29 EST | Actualisé 05/12/2019 19:30 EST

Conflit en Syrie: une blogueuse conspirationniste pro-Assad en conférence à l'Université de Montréal

La Britannique Vanessa Beeley a été décrite comme étant la «déesse de la propagande sur le conflit syrien».

Anadolu Agency via Getty Images
Les Casques blancs de la Défense civile syrienne tirent une victime des débris dans un marché bombardé par les forces du régime de Bachar al-Assad à Idleb, en Syrie, le 2 décembre. L'attaque a fait plusieurs morts et blessés.

Une blogueuse britannique pro-Assad accusée de disséminer de la propagande russe sur le conflit en Syrie donnera deux conférences à Montréal la semaine prochaine, dont une à l’Université de Montréal (UdeM). Présentée comme une «journaliste d’enquête indépendante de renommée mondiale», Vanessa Beeley est plutôt une adepte des théories du complot et une habituée des sites d’information «alternative» où elles foisonnent.

MISE À JOUR: Les conférences de Vanessa Beeley à l’UdeM et à l’Université de Winnipeg ont finalement été annulées.

Elle a par exemple soutenu sur diverses tribunes que de nombreux attentats terroristes dont ceux de Charlie Hebdo et du 11 septembre 2001 étaient des «opérations sous fausses bannières» (false flag) menées par le gouvernement. «Combien de fois avez-vous été dupés par votre gouvernement et leurs porte-voix médiatiques?» écrit-elle sur son blogue dans un article intitulé «Charlie Hebdo Provocation (La provocation de Charlie Hebdo)».

Selon Chris York, journaliste pour l’édition britannique du HuffPost, qui a écrit à plusieurs reprises sur la blogueuse, Vanessa Beeley a une relation «plutôt souple» avec la vérité. «Contrairement aux vrais journalistes qui couvrent la Syrie, elle ne se rend que dans les zones controlées par le gouvernement et est toujours accompagnée par des représentants du gouvernement ou de l’armée», explique-t-il. «Elle ne fait que répéter ce que lui disent les militaires et les gouvernements russes et syriens.»

L’ancien éditeur du Guardian pour le Moyen-Orient, Brian Whitaker, l’a d’ailleurs décrite comme la «déesse de la propagande sur le conflit syrien», dans un exposé sur ses méthodes journalistiques douteuses.

Les secouristes, des «cibles légitimes»

La première conférence intitulée «Comprendre la guerre de changement de régime en Syrie» doit se dérouler au pavillon Lionel-Groulx de l’Université de Montréal le 9 décembre et a été organisée par le professeur d’histoire Samir Saul, aussi membre fondateur et coordonnateur du Groupement interuniversitaire pour l’histoire des relations internationales (GIHRIC). 

Ayant réalisé plusieurs séjours en Syrie à l’invitation du gouvernement totalitaire de Bachar al-Assad, Vanessa Beeley accuse les secouristes de la Défense civile syrienne, surnommés les «Casques blancs», d’être liés à des organisations djihadistes et de mettre en scène les bombardements attribués aux forces gouvernementales.

» À lire dans l’édition britannique du HuffPost:

How Obscure British Blogger Vanessa Beeley Became Russia’s Key Witness Against The White Helmets

Cette rhétorique est fort appréciée des russes, puisqu’elle sert à délégitimiser les Casques blancs, qui documentent depuis plusieurs années de possibles crimes de guerre perpétrés par les forces militaires russes et syriennes à l’aide de caméras GoPro attachées à leurs casques.

Vanessa Beeley a maintes fois affirmé que les secouristes de la Défense civile syrienne étaient des «cibles légitimes», puisqu’ils seraient des «membres d’organisations terroristes reconnues» qui «soutiennent des attaques contre une nation souveraine et son peuple».

Elle tente ainsi de justifier une tactique militaire utilisée par le régime syrien et les Russes, le «double-tap» (double attaque), qui consiste à bombarder une deuxième fois le même endroit quelques minutes plus tard afin de cibler les premiers répondants qui viennent en aide aux victimes. Cette pratique a été définie par le Rapporteur spécial sur les exécutions extrajudiciaires, sommaires ou arbitraires, Christof Heyns, comme un crime de guerre. La Russie a toujours nié avoir participé à ce type d’attaques en Syrie, malgré des preuves accablantes. 

Le CÉRIUM se distancie

Une affiche annonçant la conférence à l’UdeM affirme que l’événement est organisé en collaboration avec le Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CÉRIUM), où M. Saul est chercheur. 

Capture d'écran/medium.com
L'affiche originale de la conférence de Vanessa Beeley à l'Université de Montréal. (Capture d'écran/medium.com)

Apostrophé sur Twitter, le CÉRIUM s’est toutefois distancié de la conférence la semaine dernière et a demandé à ce que la mention soit retirée de l’affiche.

«Il est honteux que l’Université de Montréal invite Vanessa Beeley, qui fait l’apologie du régime le plus meurtrier du 21e siècle, celui du Bachar al-Assad, pour donner une conférence à titre de «journaliste». Le milieu académique est dans un état pitoyable», a notamment écrit Kareem Shaheen, un ancien correspondant du Guardian au Moyen-Orient aujourd’hui établi à Montréal.  

Sur les ondes de Tout un matin à Radio-Canada mercredi, le directeur du CÉRIUM Frédéric Mérand a réitéré que le Centre n’a aucun lien avec la conférence. «C’est pas très difficile de mettre le mot CÉRIUM sur une affiche. Il suffit de maîtriser un peu Word», a-t-il ironisé, expliquant que bien que Samir Saul soit un chercheur du CÉRIUM, celui-ci a organisé la conférence à titre individuel, sans l’autorisation du Centre.

Interrogé à savoir s’il éprouvait un malaise par rapport à la venue de Vanessa Beeley à l’université, M. Mérand a qualifié le cas de «limite», puisque celle-ci n’est pas chercheuse, mais se définit comme «journaliste». «Tous les points de vue sont les bienvenus à l’université, mais l’université n’est pas un lieu pour répandre des mensonges, de l’infox ou des fausses vérités», a-t-il conclu.

L’UdeM évoque la liberté académique

Au fait des allégations à l’encontre de Mme Beeley, l’UdeM ne compte pas empêcher la tenue de la conférence dans son enceinte. Tout en soulignant que Mme Beeley a été invitée par le professeur Saul et non par l’Université, la porte-parole Geneviève O’Meara a répondu au HuffPost Québec qu’une université «est un lieu de débats et une de ses pierres d’assise est la liberté académique».

«C’est au professeur qui invite un conférencier de porter un jugement du mérite académique de son invité. Le débat académique permet justement de mettre à l’épreuve certaines positions», a-t-elle ajouté par courriel.

Contacté par le HuffPost Québec, Samir Saul a refusé de dire s’il adhère à la thèse de Mme Beeley sur les Casques blancs. «J’adhère à la liberté de penser et à l’exercice de l’esprit critique. Les deux sont chers dans le monde universitaire», a-t-il écrit dans un courriel. 

Il ne s’est pas non plus engagé à informer ses étudiants des allégations à l’encontre de Mme Beeley ou à présenter des points de vue divergents par rapport à la théorie de cette dernière. «Toute personne est libre d’échanger avec tout invité et de lui poser toutes les questions», s’est-il contenté de répondre.

Le département d’histoire de l’Université de Montréal a aussi précisé mercredi soir qu’il n’avait pas cautionné la tenue de l’événement.

 

En plus de sa conférence à l’Université de Montréal, Mme Beeley doit donner au Centre St-Pierre une conférence intitulée «Le Canada dans la guerre sale contre la Syrie – Les Casques blancs et le cartel des milliardaires derrière le changement de régime» le 10 décembre.

Elle donne aussi une série de conférences en Ontario cette semaine et se rendra au Manitoba et en Saskatchewan la semaine prochaine.

Vanessa Beeley n’a pas répondu à la demande d’entrevue du HuffPost Québec.

MISE À JOUR 5/12/2019: Ajout de la déclaration du département d’histoire de l’Université de Montréal.

À voir: 15 civils tués dans des frappes aériennes sur Idleb, en Syrie