BIEN-ÊTRE
10/03/2019 10:12 EDT | Actualisé 10/03/2019 10:18 EDT

Arrêtez de me dire que je fais jeune

La stigmatisation de l’âge n’est certes pas réservée aux femmes, mais nous en sommes les principales victimes en Occident.

Courtoisie d'Elizabeth Lavis
Arrêtons de faire d'un changement naturel autre chose que ce qu'il est: un triomphe et une preuve de notre sagesse et de notre expérience.

C'est dans une de ces affreuses boîtes de nuit que je l'ai entendu pour la première fois.

Vous voyez le genre: table VIP assortie de bouteilles dans des seaux à champagne dont le vernis s'écaille, patrons de start-ups et commerciaux qui bavardent dans un jargon incompréhensible, menu prétentieux de mignardises sur lit d'écume et de micropousses. C'était l'anniversaire d'une amie, qui fêtait ses 30 ans.

Elle a débarqué avec quelqu'un que je ne reconnaissais pas. Tous deux semblaient n'avoir aucun effort à fournir pour être élégants et modernes, avec leurs vêtements d'été blancs et leurs Ray-Bans étincelantes. Il m'a dit qu'il "fêtait le 6e anniversaire de sa 29e année". Être ainsi contrainte à faire des calculs m'a mise de mauvaise humeur. Je me sentais décalée et peu assurée avec mes ongles irréguliers et mon jean déchiré. C'est en se tournant vers mon amie qu'il a fait cette remarque qui deviendrait de plus en plus fréquente à mesure que j'approchais des 30 ans. "N'aie pas peur de vieillir, chérie, tu fais dix ans de moins que ton âge."

Aujourd'hui, alors que j'ai récemment soufflé les bougies sur mon 39e gâteau d'anniversaire en faisant un vœu (visiter le Machu Picchu), j'ai pris l'habitude d'entendre cette expression bateau: "Joyeux anniversaire! Tu ne les fais pas."

D'abord, c'est faux. J'ai exactement le même air que ma mère et ma grand-mère quand elles avaient 39 ans. J'ai les rides, les lignes d'expression et les cheveux grisonnants qui viennent avec l'âge, en plus des douleurs fantômes qui se déclenchent si j'oublie de m'étirer après une séance de sport. Ces jours-ci, je préfère de loin me rendre dans un marché bio plutôt que dans une boîte de nuit. Je ressens chacune de mes 39 années sur Terre et ça me fait du bien. C'est confortable.

Ensuite, cet exercice illusoire accorde un prix plus élevé à la jeunesse et stigmatise la vieillesse.

Nous nous excusons de révéler notre âge et celui de nos amis avant de remarquer absurdement qu'on fait (ou qu'ils font) "bien plus jeunes". Une sournoise preuve d'âgisme déguisée en compliment.

À l'époque où la Chambre des représentants américaine est dirigée par une femme de 78 ans, doit-on vraiment se rabattre sur le sexisme? Bien sûr, Nancy Pelosi a été victime de remarques âgistes, qui s'intéressent plus à ses 78 années sur la planète qu'à ce qu'elle a accompli en politique. Donald Trump Jr. l'a un jour qualifiée de "pauvre vieille" et on trouve, dans les coins les plus excentriques d'internet, des théories du complot qui la disent sénile.

Est-ce pour cette raison qu'on accepte aveuglément le mythe selon lequel l'excitation, le pouvoir, les bonnes relations sexuelles, la beauté et l'importance meurent à la veille de nos trente ans? Amy Schumer a parfaitement illustré ce rapport entre désirabilité et jeunesse avec son sketch Last Fuckable Day, dans lequel Patricia Arquette et Tina Fey fêtent le dernier jour de jeunesse de Julia Louis-Dreyfus avec un superbe pique-nique et un cigare pour l'occasion. Malheureusement, la plupart des femmes n'ont pas droit à un pique-nique de fête ni à un délicieux pot de Ben & Jerry's. Vieillir est perçu comme une honte et une blessure.

La stigmatisation de l'âge n'est certes pas réservée aux femmes, mais nous en sommes les principales victimes en Occident. Des vieux proverbes d'après lesquels les hommes vieillissent "comme le bon vin" et les femmes "comme le lait" aux techniques alarmistes des mouvements masculinistes, les femmes se voient constamment rappeler que leur valeur dépend principalement de leur jeunesse. C'est le monstre qui se cache sous le lit, la peur paralysante qui nous rappelle que nous cesserons un jour d'exister, alors que nous ne serons pas encore mortes. Qu'après 30 ans, notre horloge maya interne entamera le décompte de ce jour fatidique où nous pourrons descendre la 5e avenue entièrement nue sans que personne ne s'arrête.

Nos tentatives pour enrayer ce "déclin" inévitable ont donné naissance à un marché de l'anti-âge en plein boom et qui devrait continuer à croître. Elles ont encouragé l'émergence d'expressions comme "avoir 40 ans aujourd'hui, c'est avoir 30 ans à l'époque de nos parents" (comprendre: "Tu n'es pas encore tout à fait à mettre à la casse") et sont à l'origine de nombreuses blagues bien intentionnées mais à côté de la plaque qui consistent à demander aux femmes si elles "vont avoir 29 ans" en leur envoyant un clin d'œil et un sourire, pour tenter d'apaiser la piqure d'une bougie supplémentaire.

On dit à nos amis qu'ils font "dix ans de moins" comme pour les excuser d'avoir osé vieillir, pour leur faire savoir que, bien qu'ils aient secrètement 42 ans, on leur en donne 32. Sous une bonne lumière. C'est notre manière de leur dire qu'ils comptent toujours. Que l'âge ne les a pas encore achevés et que la jeunesse se lit toujours sur leurs traits... même si c'est un mirage qui disparaît après un examen approfondi.

Courtoisie d'Elizabeth Lavis
J'ai atteint le Machu Picchu!

Ce qu'on veut faire passer pour un compliment n'est en fait qu'un ramassis de conneries sexistes internalisées qui nous pousse à nier ce qui nous rend justement plus forts. Trente ans, c'est l'avènement de la confiance en soi, la paix intérieure et la force de caractère. On évolue. Et on en devrait pas avoir à s'en excuser.

Voilà pourquoi je vous demande d'arrêter de me dire que je fais plus jeune que mon âge. Et je vous rendrai le même service. Nous devons refuser les conneries toxiques et blessantes de notre âgisme internalisé. Arrêter d'idolâtrer la jeunesse. Et cesser de nous dire à tour de rôle: "Tu fais dix ans de moins que ton âge." Arrêtons de faire d'un changement naturel autre chose que ce qu'il est: un triomphe et une preuve de notre sagesse et de notre expérience.

Ce blogue, publié sur le HuffPost américain, a été traduit par Lison Hasse pour Fast ForWord.

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