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28/01/2019 14:55 EST | Actualisé 28/01/2019 15:06 EST

Les réseaux sociaux et le syndrome de Lucky Luke

Comme le personnage de Lucky Luke, on tire plus vite que son ombre. Sauf que contrairement au cowboy, on tire parfois tout croche sur les réseaux sociaux...

Westend61 via Getty Images
Je vois les médias sociaux d'un œil favorable. En revanche, ceux-ci sont parfois le théâtre de ce que d'aucuns désigneraient par le terme «dérives», ou encore «excès».

Quiconque connaît le moindrement Twitter aura probablement constaté que ce média social permet à toute personne qui le désire d'exprimer ses vues sur les sujets de son choix. On peut aussi converser avec quiconque nous répond. Par ailleurs, maints influenceurs qui travaillent pour les médias conventionnels y interviennent aussi. Il est donc possible d'interpeller — voire apostropher — ces gens qui, encore récemment, étaient beaucoup moins accessibles et atteignables.

Sur Twitter, toute personne a en principe voix au chapitre.

Il y a en ceci une démocratisation de la parole en plusieurs sens, dont les deux suivants. D'une part, alors qu'auparavant seuls certains privilégiés intervenaient dans les médias conventionnels, aujourd'hui n'importe qui peut prendre la parole dans les médias sociaux et voir ses idées connaître un rayonnement d'une envergure non négligeable.

D'autre part, un certain nivellement qui n'est pas sans ambigüité s'opère, tel que la formulation de commentaires qui vont au-delà de quelques courtes phrases, ce qui est maintenant chose commune. Les éditorialistes ont maintenant de la compagnie en raison de la multiplication des chroniqueurs, mais aussi des blogueurs, dont je fais partie. Les genres diffèrent bien sûr, un blogue n'étant pas un éditorial, par exemple, mais il demeure que les espaces de diffusion de textes d'analyse et de réflexion se sont grandement multipliés.

Je vois les médias sociaux d'un œil favorable. En revanche, ceux-ci sont parfois le théâtre de ce que d'aucuns désigneraient par le terme «dérives», ou encore «excès».

De toute évidence, je vois les médias sociaux d'un œil favorable. En revanche, ceux-ci sont parfois le théâtre de ce que d'aucuns désigneraient par le terme «dérives», ou encore «excès». Je fais allusion au réflexe qu'ont certains de juger des personnes très — trop! — rapidement, mais aussi sans quelque nuance que ce soit. Comme le personnage de la bande dessinée de Morris, Lucky Luke, on tire plus vite que son ombre. Sauf que contrairement à ce cowboy, on tire parfois tout croche.

Parmi les nombreux exemples récents de ce phénomène, je relève le maintenant célèbre voyage de retour de San Francisco, sur Air Canada, du député solidaire https://www.journaldequebec.com/2019/01/02/vincent-marissal-regle-ses-comptes-avec-air-canada-sur-twitterVincent Marissal et de sa famille. À la lumière de tweets du principal intéressé, on apprenait sur le vif que le voyage ne se déroulait pas comme prévu, avec entre autres un changement de vol et des délais guère appréciés par le principal intéressé.

Pourtant anodin, ce qui relevait — et encore — du fait divers est devenu immédiatement l'objet d'un tollé sur Twitter.

Un témoin oculaire (c'est ainsi qu'il s'est décrit) s'était mis en frais pour relater une version très différente de celle décrite par le député de Rosemont, et qui lui est nettement défavorable. Au moment même où M. Marissal survolait les États-Unis en route vers Montréal et fort probablement à son insu, il était dépeint comme une méprisante prima donna qui croit que tout lui est dû.

La suite? Au moins deux jours de tweets les plus désobligeants les uns que les autres au sujet de M. Marissal. Un lynchage sur Twitter, en quelque sorte. Or, la version des faits du député, qui avait précédé cette tempête sur Twitter, n'avait rien à voir avec les allégations dudit témoin oculaire... et qui, pour une raison ou pour une autre, a disparu dans la nature depuis, du moins aux dernières nouvelles.

Le second exemple est encore plus récent. Il y a quelques jours on apprenait le décès dans des circonstances tragiques de la mère de M. Gilles Duceppe. Or, dans un bref segment diffusé le soir même aux nouvelles télévisées, le premier ministre Justin Trudeau disait «Je viens d'apprendre... mes sympathies». Il n'en fallait pas plus pour que le manège redémarre: un commentateur sportif déclarait peu après sur Twitter que M. Trudeau n'a aucune classe, parce qu'il n'avait consacré que cinq secondes à exprimer ses sympathies.

La suite était prévisible: une pluie d'insultes sur Twitter à l'endroit de M. Trudeau. Manifestement, plusieurs ont accepté le jugement du chroniqueur comme allant de soi. Pourtant, les gens à qui on place un micro sous le nez n'ont aucune idée de quel extrait de leurs propos sera diffusé dans les médias. Le chroniqueur en question sait sûrement cela. De plus, comme l'extrait ci-dessus en témoigne, M. Trudeau venait à peine d'apprendre le décès de la dame en question et n'en connaissait vraisemblablement pas les tragiques circonstances. Le chroniqueur n'aurait-il pas pu penser à cela avant de se prononcer?

Mon propos ne vise pas à défendre M. Marissal ou M. Trudeau. Ce qui m'importe est plutôt d'émettre quelques souhaits en matière d'usage des médias sociaux inspirés par les exemples ci-dessus.

D'une part, avant de se prononcer sur des personnes on s'assure, selon les cas, de connaître les circonstances et de rapporter les faits de manière appropriée. D'autre part, avant de disséminer de tels énoncés en commentant ou retweetant, on s'assure qu'ils décrivent effectivement la réalité. Enfin, en faisant cela on évite le syndrome de Lucky Luke ainsi que son symptôme principal: la propension à se prononcer à tort et à travers parce que trop rapidement au sujet d'individus. Surtout ceux que l'on n'aime pas.

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