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21/09/2015 10:06 EDT | Actualisé 21/09/2016 05:12 EDT

L'indépendance sera sociale ou ne sera pas

L'histoire nous apprend que la construction d'un État québécois moderne et interventionniste est liée au mouvement nationaliste.

Le Parti québécois (PQ) veut mettre résolument l'accent sur l'indépendance, et il s'est donné un chef en conséquence (Pierre Karl Péladeau), un chef plus radical sur la question de la souveraineté que ses prédécesseurs pragmatiques, qui étaient en perpétuelle attente des «conditions gagnantes».

L'hypothèse avancée est que ce parti indépendantiste a mis par le passé en sourdine la question nationale, devenue une question parmi d'autres, et même une question subordonnée à l'économie. Ce faisant, la population aurait été moins politisée autour de la question nationale, ce qui expliquerait le déclin du soutien à l'indépendance et au PQ.

Ce constat n'est pas faux; il est insuffisant.

En tant qu'indépendantiste, je ne peux qu'approuver que le PQ mette davantage et ouvertement l'accent sur la raison même de sa fondation: la sécession du Canada. Là n'est pas la question.

Le problème est que les discours, bien qu'ils participent à la construction et la réorientation de notre réalité mentale, sont impuissants à générer seuls l'identification des citoyens et des citoyennes au projet nationaliste québécois. Ces discours doivent accompagner, refléter et orienter des changements de politiques qui sont réels, qui affectent positivement l'ensemble de la population du Québec (et pas seulement les milieux des affaires québécois et internationaux). L'histoire contemporaine du Québec nous apprend en effet que la construction d'un État québécois moderne et interventionniste est liée au mouvement nationaliste.

Les gouvernements québécois parlent la même novlangue et proposent grosso modo les mêmes politiques néolibérales molles depuis l'époque de Lucien Bouchard. On note la récurrence de plusieurs thèmes: la flexibilité (des mesures gouvernementales adaptées aux individus ainsi que des emplois), la concurrence tous azimuts (comme principe existentiel à l'heure de la mondialisation), la culture étatique d'entreprise (qui coupe la frontière entre le privé et le public tout en confondant des logiques différentes), le moins d'État (qui est supposé signifier le «mieux d'État»), la responsabilité individuelle (impliquant de plus en plus la gestion privée des risques sociaux que sont le chômage, la maladie, etc.), le rabaissement du citoyen à un contribuable et un consommateur, etc.

Cette logique individualiste concurrentielle, le contraire de la solidarité, n'est pas de nature à créer et à développer un sentiment d'appartenance envers une communauté politique, qui d'ailleurs s'amenuise dans les faits et dans les têtes. Cette logique se transpose dans l'obsession pour l'équilibre des finances publiques, une austérité qui n'en finit plus, l'attrition dans le renouvellement de la fonction publique (qui a déjà été le moteur de l'ascension sociale pour les francophones), des privatisations, etc.

Cette logique influence aussi la relation entre le gouvernement et les groupes de la société: ceux qui ont l'oreille du prince sont les héros modernes que l'on appelle «créateurs de richesse» qu'on oppose à l'État qui ne serait que «dépensier» (ne devrions-nous pas dire «investisseur»?)

Car la construction de l'État du Québec moderne a nécessité des investissements massifs de la part des gouvernements libéraux, unionistes et péquistes. Cet État a affecté positivement la vie de la population par des politiques sociales et culturelles novatrices et ambitieuses. L'émancipation sociopolitique, et donc l'identification des citoyens et des citoyennes du Québec, passait par leur État, et non pas l'État fédéral. Les discours nationalistes autonomistes (libéraux et unionistes) et indépendantistes (péquiste) recoupaient donc une réalité, une pratique de l'État et une façon de gouverner (à ne pas confondre avec la notion molle et insignifiante de gouvernance).

Parler d'émancipation sans agir conséquemment et concrètement pour réaliser cette émancipation, c'est donc s'attaquer à la moitié du problème de la question nationale depuis 20 ans. Parler d'émancipation, mais accepter les diktats des agences de notation et penser les politiques économiques et budgétaires en fonction des besoins du «marché» avant ceux de la population, cela crée ce qu'on appelle en sciences sociales de la dissonance cognitive. C'est-à-dire, par exemple, la coupure entre un discours (émancipons-nous collectivement) et une réalité (créons un État compétitif pour des individus qui pourront mieux se démarquer dans un marché du travail mondialisé). Et la dissonance cognitive se traduit souvent par des comportements de fuite pour éviter la contradiction vécue psychiquement. Ce qui explique que les indépendantistes, depuis le début des années 1980, forment un groupe politique plutôt volatil lorsqu'il est temps pour le PQ de «faire sortir le vote».

Une partie de ce groupe a choisi de créer ou, c'est mon cas, de rejoindre un nouveau parti, Québec solidaire (QS), donnant l'importance à l'indépendance et, en toute logique, à l'État social. C'est un peu la même logique qui a mené à la création d'Option nationale (en ajoutant le problème du déficit démocratique au sein du PQ).

La stratégie péquiste, depuis l'apparition de l'Action démocratique du Québec (devenu la mal nommée Coalition avenir Québec), a été de chercher à courtiser cet électorat plus à droite, plus jeune et davantage autonomiste.

L'électorat caquiste est pourtant plus proche de la vision de l'État qu'a le Parti libéral du Québec. Or, si mon hypothèse est juste, dussent les péquistes réussir à attirer cet électorat tout en mettant l'accent sur l'indépendance (ce dont je doute) et en poursuivant la même politique néolibérale molle (donc plus modérée que les excès de la politique britannique depuis Margaret Thatcher), il ne pourrait générer dans la population le type de sentiment d'appartenance envers le projet étatique québécois lui permettant d'espérer lancer et remporter un référendum.

Advenant la venue au pouvoir d'un gouvernement fédéral dirigé par le Nouveau Parti démocratique (ou même le Parti libéral du Canada), donc d'un gouvernement qui promet de jouer un rôle social (culture, éducation, etc.) plus important dans la vie de la population, on peut alors penser qu'à l'image des «belles» années de Pierre Elliott Trudeau, l'État fédéral se mette à nouveau tisser directement des liens de loyauté avec les citoyens et les citoyennes qui s'identifieront positivement à ce dernier, au détriment d'un État du Québec en plein processus de décroissance, de «déconstruction nationale».

On peut y voir quelque chose de positif si l'on est canadianiste, que l'on pense que le Canada est un terrain fertile pour le français ou que la démocratie peut exister dans un territoire aux dimensions d'un empire. Si ce n'est pas notre cas, on peut s'en inquiéter et se dire que les enjeux qui touchent les gens localement doivent être décidés localement, et non pas par un État central, même solidaire, qui prend appui sur une majorité canadienne-anglaise et qui est éloignée des enjeux locaux.

On peut aussi se dire, si on est indépendantiste et social-démocrate, qu'en l'absence d'un nouveau cycle de construction nationale, qui passe obligatoirement par le renforcement et la démocratisation de l'État social québécois, il n'y aura pas de politisation et de mobilisation des nouvelles générations et des nouveaux arrivants envers la question de l'indépendance du Québec.

Je rappellerais donc à M. Péladeau, à la veille d'un automne syndical (sur lequel il a pris position dans un style vague «à la René Lévesque»), que l'émancipation est discursive ET concrète, ou qu'elle n'est pas. Bref, qu'il n'y aura pas d'indépendance sans une réelle démocratie et sans une vraie solidarité.

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