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01/07/2013 08:04 EDT | Actualisé 31/08/2013 05:12 EDT

Le canadianisme de Philippe Couillard et du PLQ

Est-ce moi ou quelqu'un a briefé le nouveau chef du Parti libéral du Québec (PLQ) Philippe Couillard?

Parce qu'il n'y a pas si longtemps, soit durant la course à la chefferie, il parlait d'affirmation de la culture québécoise, de retrouver le parti de Robert Bourassa et de Jean Lesage. Bref, il semblait appartenir à un courant nationaliste modéré auquel j'associe des personnes comme l'ancien ministre libéral des Affaires intergouvernementales, Benoît Pelletier. D'ailleurs, à l'automne 2012, au moment d'annoncer sa candidature à la chefferie du PLQ, Philippe Couillard affirma être inspiré des travaux de Benoît Pelletier. Selon ses mots: «Je pense que de croire au fédéralisme est le meilleur moyen de faire progresser l'affirmation de l'identité québécoise. J'ai échangé à de nombreuses reprises avec Benoit là-dessus. Je suis d'accord avec lui.»

Mais, dernièrement, Pierre Elliott Trudeau, ou sa version junior, Justin Trudeau, n'auraient pas renié la déclaration d'amour pour le Canada de Philippe Couillard et sa tentative de décrédibiliser et de délégitimer le projet politique d'indépendance du mouvement nationaliste québécois décrit par ce dernier comme un projet passéiste et un repli identitaire. Bref, on invite les francophones du Québec à troquer le nationalisme québécois... pour le nationalisme canadian.

Il est intéressant ici de se rappeler un texte de Pierre Elliott Trudeau publié en avril 1962 dans la revue Cité libre, La nouvelle trahison des clercs. Pour lui, «l'histoire de la civilisation, c'est l'histoire de la subordination du "nationalisme" tribal à des appartenances plus larges.» Il opposait ainsi un nationalisme ethnique et culturel, donc réactionnaire et refermé sur lui-même, à un fédéralisme démocratique défendant les libertés individuelles, donc progressiste et s'ouvrant potentiellement sur l'universel. Trudeau en somme ne voit que l'aspect négatif du nationalisme et refuse son côté potentiellement émancipateur. Ainsi, tout projet collectif est-il a priori suspecté des pires intentions et des plus néfastes effets (haine, violence, guerre) selon cette imaginaire politique des droits individuels, qui est dominant au Canada depuis les années 1980. Pour Trudeau, il n'y a donc, paradoxalement, de nationalisme qu'axé sur les droits individuels.

En mai 1962, l'écrivain et militant indépendantiste Hubert Aquin offrit une réplique brillante à Trudeau, en publiant dans la revue Liberté La fatigue culturelle du Canada français. Pour Aquin, la corrélation entre deux phénomènes, ici la violence et le nationalisme, n'est pas synonyme de causalité. De plus, il prend à partie la vision rationaliste et volontariste de Trudeau: «Il n'y a pas de raccourci possible pour passer de l'infériorité, ressentie collectivement, à la collaboration d'égal à égal.» Aquin rappelait donc que le nationalisme peut aussi être un facteur d'émancipation collective. Il cite d'ailleurs Léopold Senghor, une des grandes figures du mouvement de la décolonisation en Afrique: «En même temps que l'on vous invite à construire la civilisation de l'universel, on nous demande de renoncer à notre culture...»

Quant au lien fait par Trudeau entre nationalisme et force réactionnaire, Aquin réplique qu'il y a confusion ici entre nationalisme et traditionalisme, mais aussi, qu'on préjuge d'une orientation future d'après d'anciennes aventures politiques. Il nous dit que «Les peuples sont ontologiquement indéterminés, et cette indétermination est le fondement même de leur liberté.» Enfin, il termine son plaidoyer en soulignant qu' «il n'y a plus d'ethnies [au sens de race], ou alors fort peu. Les déplacements de population, l'immigration, les assimilations [...] ont produit une interpénétration des ethnies». Pour lui, «Le Canada français est polyethnique», car « il n'y a plus de nation canadienne-française mais un groupe culturel-linguistique homogène par la langue» qui s'est constitué grâce à «l'immigration», aux «hasards de l'amour» et aux «transferts linguistiques».

Au final, l'opposition entre nation dite politique, qui serait inclusive et généreuse (le Canada de messieurs Trudeau père, Trudeau fils et Couillard), et la nation dite ethnique, qu'on supposerait exclusive et refermée sur elle-même (le Québec pour ces derniers et pour le Canada anglais), s'avère en bout de ligne artificielle et ne colle pas à la réalité du Québec des années 1960 et surtout pas à la réalité du Québec des années 2000.

Le billet se poursuit après la galerie

Mais que fait Pierre Elliott Trudeau (diaporama en anglais)?

What Is Pierre Trudeau Doing?


J'ai voulu rappeler les grandes lignes de ce débat, car celui-ci se rejoue année après année comme si on refaisait continuellement la roue plutôt que de se hausser sur les épaules de nos prédécesseurs. Si le nationalisme québécois et le projet d'indépendance qu'il supporte est dépassé (comme l'affirme Philippe Couillard et sa famille canadianiste), ce ne serait pas parce qu'il est rétrograde ou ethnicisant, mais plutôt parce que le peuple du Québec ne le soutiendrait plus en assez grand nombre. En démocratie représentative, les gouvernants jouissent d'une grande marge de manœuvre une fois les élections terminées et la majorité parlementaire remportée. Mais, ces gouvernants, s'ils veulent paraître légitimes, doivent tenir compte, d'une certaine façon, de ce qu'on appelle l'opinion publique (que je préfère appelé les sondages et les médias). Sans dire que la volonté populaire est prédominante dans notre type de régime politique (ce qui serait faux), on peut tout de même affirmer que les gouvernants doivent la prendre en compte, notamment s'ils aspirent à conserver le pouvoir.

Voilà pour le fond des propos de Philippe Couillard, mais je veux aussi parler des raisons pour lesquelles il a cru bon de déclarer son amour pour le Canada. Je soutiens qu'il l'a fait uniquement pour raffermir sa base partisane et pour éviter de nourrir celle de son principal opposant pour l'accès au gouvernement, le Parti québécois (PQ).

J'ai dit plus haut qu'on avait probablement briefé Philippe Couillard, parce qu'au PLQ, on a très bien compris qu'on n'avait rien à attendre du Canada, que le fédéralisme ne se réformerait pas, donc que toutes demandes constitutionnelles de la part du Québec (comme de rapatrier certains pouvoirs telle l'assurance-chômage), par son refus, nourrirait inévitablement l'option indépendantiste. Donc, on a sûrement fait comprendre à M. Couillard que de ressortir de la poussière MM. Bourassa et Lesage pouvait passer lors de la course à la chefferie, mais que maintenant, s'il espérait rester chef du PLQ et ne pas s'aliéner le vote non-francophone essentiel à son parti (car il composait 57 % de sa base électorale en 2012, comme le révélait le sociologue Pierre Drouilly en 2013), il devait plutôt s'inspirer de la vision du Québec et de ses rapports avec le reste du Canada de son prédécesseur, Jean Charest. Il serait intéressant de demander à Benoît Pelletier ce qu'il pense de cette volte-face de l'homme qu'il a inspiré, Philippe Couillard.

Ainsi, au PLQ règne une idéologie canadianiste (qui favorise l'ensemble canadien, représenté par l'État fédéral, avant ses parties, représentées par les États provinciaux) qu'il faut différencier du fédéralisme (dont les États fédérés sont censés être souverains dans leur champ de compétence exclusive, qui respecte les différences régionales et nationales). Un candidat à la chefferie du PLQ comme Philippe Couillard peut à l'occasion utiliser certains mythes et symboles pour l'emporter, mais il ne faut pas être dupe de cette rhétorique.

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