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08/02/2016 10:14 EST | Actualisé 08/02/2017 05:12 EST

Les turbulences d'une faillite

Une faillite, c'est un choc psychologique pour les travailleurs. C'est une violence économique qu'aucun travailleur ne devrait avoir à subir au nom du profit.

Mathieu Bédard, économiste à l'Institut économique de Montréal, évoquait dans son billet du 31 janvier dernier, «Et si Bombardier échouait?», que ce serait peut-être une bonne chose pour Bombardier de se mettre sous la protection de la loi sur la faillite.

Dans son analyse, on ne peut reprocher à M. Bédard de ne pas jouer le livre économique en appliquant des stratégies qui sont bien belles sur papier. Mais qu'arrive-t-il aux humains lorsque notre réflexion dépasse la simple logique comptable? Comme l'a écrit l'historien de l'économie, Karl Polanyi: «Rien n'obscurcit aussi efficacement notre vision de la société que le préjugé économiste.»

Dans la vraie vie, dans un cas comme ça, ce sont les travailleurs et les travailleuses qui subiront les contrecoups d'une faillite. Une fois de plus, tout le fardeau serait transféré aux citoyens de la classe moyenne. Comme si ce n'était pas suffisant que ces travailleurs paient plus d'impôts que leur employeur, qu'ils subventionnent leurs entreprises par le biais de ces mêmes impôts, qu'ils acceptent des réductions de leurs avantages, de leurs conditions de travail et de leurs salaires afin de venir en aide à l'employeur; maintenant, il faudrait qu'ils acceptent que l'employeur déclare faillite à la première occasion. Ce dernier pourrait ainsi se dérober de ses obligations contractuelles envers les employées et les fournisseurs.

Ce serait, à mon avis, un manque de courage et une preuve de lâcheté que d'agir de cette façon. Je souhaite de tout cœur qu'aucun dirigeant de Bombardier n'envisage cette solution sans avoir réellement tout tenté auparavant.

Dans une faillite, les grands perdants sont toujours les employés. Ce sont leurs conditions de travail et de vie qui sont affectées. La perte du régime de retraite, celles des assurances collectives, les pertes d'emplois liées au risque de délocalisation ou la vente d'une partie de la production, tous ces scénarios deviennent possibles dans cette situation et les travailleurs doivent encaisser comme un boxeur qui se présente dans un combat les deux mains attachées dans le dos. C'est une situation catastrophique que celle d'une faillite, pas un cadeau du ciel.

Une faillite, c'est un choc psychologique pour les travailleurs. C'est une violence économique qu'aucun travailleur ne devrait avoir à subir au nom du profit.

Une faillite d'entreprise ce n'est pas un choix, c'est une conséquence. Permettre à un employeur de se mettre à l'abri de ses créanciers pour restructurer son entreprise, c'est lui donner la liberté de mettre la hache dans les conditions des travailleurs sans avoir de comptes à rendre.

C'est ni plus ni moins une façon pour un employeur de passer la faute d'une restructuration ou de certaines décisions difficile sur le dos des employés et de ses créanciers.

Je ne critique pas les capacités de M. Bédard comme économiste. Il est surement très compétent et je ne prétends pas être économiste, mais je l'invite fortement à regarder au-delà de sa discipline. On ne peut voir la société seulement au travers des modèles économiques qui ont l'apparence de perfection dans les livres. Les femmes et les hommes ayant des interactions dans l'économie ne doivent pas être considérés comme des marchandises interchangeables en fonction des besoins, mais bien comme des humains aspirant au bonheur et désirant s'épanouir par le travail.

Dans un autre ordre d'idée, si l'on se situe du côté de Bombardier, déclarer être incapable de rembourser ses créanciers enverrait un très mauvais message aux entreprises qui pensent sérieusement se doter d'un avion nouvelle génération comme le CSeries. On ne peut pas dire à une compagnie aérienne sur le point de passer une commande: ne vous en faites pas, attendez, nous allons déclarer faillite, nous restructurer et livrer vos avions par la suite. Ceci, en plus de menacer des milliers d'emplois, pourrait mettre en péril la quasi-totalité de la grappe aérospatiale au Québec. De plus, choisir la faillite, c'est laisser le terrain libre à Airbus et Boeing, alors que nous avons entre les mains l'avion de l'avenir au moment ou plusieurs compagnies aériennes sont en processus de rajeunissement de leur flotte ou en pleine expansion.

Le secteur aérospatial est crucial pour l'économie du Québec. Il garantit des emplois de qualité avec de bonnes conditions et à des salaires appréciables (45% plus élevés que l'ensemble des emplois dans le secteur manufacturier) à près de 45 000 travailleurs, ce qui a des retombées positives dans toute l'économie québécoise. Le Québec n'a pas les moyens de se passer de sa filière aéronautique et encore moins les moyens d'accepter la banqueroute d'un de ses principaux joueurs.

Par ailleurs, je suis en faveur d'une certaine forme d'aide gouvernementale aux entreprises, mais seulement si cette aide engendre des impacts sociaux positifs et lorsque l'objectif absolu est d'en faire profiter toute la société québécoise. C'est d'ailleurs avec cette vision des choses que j'avais applaudi l'aide qu'avait reçue Bombardier de la part du gouvernement du Québec et la Caisse de dépôt et placement du Québec. Cette aide était la bienvenue, car ce secteur est une locomotive pour l'économie du Québec et que, dans le domaine de l'aérospatiale, il est difficile de survivre sans une collaboration étroite de tous les acteurs socio-économiques d'un pays, y compris les différents paliers de gouvernement.

Finalement, si Bombardier abdique et choisit la faillite, après la vente de Rona à Lowe's, ce sera un autre gros coup pour l'autonomie économique du Québec.

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