POLITIQUE
29/03/2019 00:58 EDT | Actualisé 29/03/2019 00:58 EDT

«Madame Essraa» devra bientôt quitter le Québec

«Je suis une personne indésirable selon ce projet de loi», déplore l’étudiante en enseignement primaire.

Courtoisie Essraa Daoui
Essraa Daoui complète actuellement son stage 4 dans une école primaire à Montréal.

QUÉBEC - Depuis quelque temps, Essraa Daoui sent que le regard des autres à son endroit a changé au travail, mais aussi dans l'espace public en général.

L'étudiante en enseignement primaire complètera son stage final dans quelques semaines, mais, en raison de son hijab, elle pourrait ne jamais pratiquer son métier si la loi sur la laïcité du Québec est adoptée d'ici la fin de la session, comme prévu.

Quelques heures après le dépôt du projet de loi, sa voix tremble un peu lorsqu'elle laisse poliment tomber qu'elle est «déçue». Elle est plutôt blessée, fâchée.

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«Moi, j'ai grandi au Québec. Je viens de l'école publique du Québec. Donc ce n'est pas comme si j'étais une immigrante qui habite ici depuis un an et que je ne m'étais pas attachée, là. Je suis très attachée au Québec», dit-elle.

Le gouvernement Legault interdira les signes religieux pour les personnes en position d'autorité coercitive - comme les policiers ou les juges - mais aussi pour les enseignants du primaire et du secondaire, ainsi que les directeurs d'école.

Même si le projet de loi contient une «clause de droits acquis» pour les enseignants déjà en poste, la clause ne tient plus si ces mêmes enseignants changent de commission scolaire ou sont promus comme directeur d'école.

Je vais me sentir comme l'enseignante qu'on a dû garder ou celle dont on va se débarrasser éventuellement.Essraa Daoui

Essraa Daoui craint de ne pas terminer ses études d'ici l'adoption de la loi. La grève étudiante à l'UQAM, où elle étudie, pourrait retarder l'obtention de son diplôme.

C'est donc une véritable «course contre la montre» pour graduer, puis se trouver un emploi.

«En plus du stress de mettre une enseignante dans un monde en pénurie d'enseignants, dans un système qui dévalorise la profession d'enseignante, il y a en plus le stress, dans la salle des profs, des gens qui me demandent: "Pis, toi, la CAQ? Qu'est-ce que t'en penses?"»

«Ça affecte aussi la relation avec mes collègues et la façon dont on me regarde, comme: "Ah, elle, dans quelques années, on ne l'acceptera plus"», se désole la jeune femme.

Pour le ministre Simon Jolin-Barrette, qui est le porteur du projet de loi sur la laïcité, il n'est pas question de faire d'accommodements religieux. Il compte aussi avoir recours à la clause dérogatoire pour imposer la loi, même si elle est contraire à la Charte des droits et libertés.

Courtoisie Essraa Daoui
Celle que les élèves appellent «Madame Essraa» s'est maquillée pour l'Halloween 2018.

Qu'a-t-il à dire aux jeunes femmes, comme Essraa Daoui ou encore Sondos Lamrhari, première étudiante en techniques policières à porter le hijab, sur la poursuite de leurs rêves?

«Oui, c'est possible de réaliser son rêve (...). Cependant, ce sera fait sans signe religieux», a répondu le ministre Jolin-Barrette, en conférence de presse.

Celle que les élèves appellent «Madame Essraa» se dit passionnée par son métier, mais ne veut pas rester dans un climat social aussi «toxique».

«Je ne peux pas rester au Québec. Je ne me sentirai pas comme une citoyenne à part entière. Je vais me sentir comme l'enseignante qu'on a dû garder ou celle dont on va se débarrasser éventuellement.»

«Je suis une personne indésirable selon ce projet de loi», lance-t-elle sans détour.

Un projet de loi contesté

L'adoption du projet de loi sur la laïcité ne se fera pas sans heurts. À peine déposé, il était déjà contesté par des juristes, mais aussi par des syndicats d'enseignement.

La Commission scolaire English-Montreal, pour sa part, a déjà annoncé qu'elle refuserait d'appliquer les dispositions de la loi une fois adoptée.

«Non seulement le projet de loi bafoue la liberté de religion et de conscience, mais il menace aussi les conditions de travail des enseignantes et enseignants», a déclaré Sylvain Mallette, président de la Fédération autonome de l'enseignement (FAE).

La FAE a déjà intenté un recours juridique contre le gouvernement pour éviter un dénombrement des enseignants qui porteraient des signes religieux.

La Presse canadienne
Simon Jolin-Barrette, ministre de l'Immigration, de la Diversité et de l'Inclusion, explique son projet de loi aux journalistes.

La Centrale des syndicats du Québec, qui se dit pourtant en faveur de la laïcité de l'État, est d'avis que le projet de loi du gouvernement ratisse trop large.

«Pour nous, il est clair que les enseignantes et enseignants n'auraient pas dû être visés par ce projet de loi. Le rôle du personnel enseignant s'inscrit dans un cadre éducatif et non coercitif», a expliqué Sonia Ethier, présidente de la CSQ.

À Montréal, tant la mairesse Valérie Plante que le chef de l'opposition Lionel Perez dénoncent ce projet de loi sur la laïcité.

«Je suis très préoccupée par le fait que le gouvernement s'engage sur cette pente glissante et contourne certains principes fondamentaux des chartes québécoise et canadienne des droits et libertés», a affirmé la mairesse Plante.