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26/12/2018 10:26 EST | Actualisé 26/12/2018 10:45 EST

Mort pour une caisse de bière

«Et s’il revenait pas, que j’pense en regardant par la fenêtre. Tout ce chalet rempli d’amour ne vaudrait plus rien pour moi sans lui.»

Jaromir Chalabala / EyeEm via Getty Images

Une soirée entre amis, un 27 décembre, parce que c'est toujours bon de se retrouver entre nous, après la frénésie de Noël et avant celle du Nouvel An. Une soirée «entre Nowel et Jour de l'An» comme à chaque année. Cette année c'est dans un chalet. Un feu, des enfants en pyjama, des rires, du vin et de la bière.

«Y manque de bière.»

«Je vais y aller, je suis le seul qui n'a pas bu.»

Mon chum boit presque jamais, pour lui, un verre de vin, ça suffit. Y'a pris la route vers le dépanneur le plus proche, à 10 minutes.

«Tention, y neige!» que j'lui ai lancé en l'embrassant.

Je l'ai regardé partir, j'me suis retournée, quelle chance nous avons. Des enfants, des amis, une belle grande famille, la santé, une vie pleine d'amour.

Je contemple tout ce beau monde.

«T'es où? C'est ben long?!», que j'ai laissé sur son répondeur.

«Calme-toi, le dépanneur devait être fermé y'a dû aller ailleurs. »

J'le feel. Y s'est passé quelque chose. Mes amies ne rient plus.

Et s'il revenait pas, que j'pense en regardant par la fenêtre. Tout ce chalet rempli d'amour ne vaudrait plus rien pour moi sans lui.

«Papa est où?»

«Y va r'venir», dis-je en me convainquant.

J'fais de la buée dans la fenêtre en respirant.

Avec son ami Karl, on est embarqués dans le char, pour trouver le dépanneur, pour trouver mon homme.

«Ça va ben aller», qu'il me dit.

La neige tombe à coups de gros flocons, avec les phares, on dirait qu'on nous souffle une tempête en plein pare-brise.

Ça ira pas ben, j'le feel.

Et les lumières rouges et bleus sont apparues, au loin, dans les flocons. Coup de poignard dans l'estomac, le corps raidi au grand complet, les yeux remplis de larmes.

Qu'est-ce que je vais dire aux enfants? Que leur père est mort pour de la bière?

On ne peut pas être veuve à 39 ans. Douze ans de mariage. Trois enfants. La maison qu'on a mise a notre goût, les enfants qui dorment tous dans notre lit. Je ne pourrai jamais vivre sans lui. C'est NOTRE famille.

Le poignard reste dans mon estomac. Les lumières sont plus proches. Elles m'aveuglent.

Les deux voitures sur le coté. La neige qui tombe si fort. J'ouvre la porte et je m'effondre. Un cri, le poignard dans le ventre qui s'enfonce.

Je vois les enfants. Ma fille. Ma fille est la fille à son père. Il est sa vie. Et moi, je suis la femme de son père, de leur père.

Le cercueil qui passe. Je n'ai jamais été capable de m'enlever le poignard. Il sera là pour toujours. Mes enfants aussi en ont chacun un, il est bien planté dans leur cœur, pour toute leur vie. Leur cœur est si petit, que les poignards prennent toute la place.

Moi, je vis le déni, on ne peut pas mourir pour une caisse de bière.

Le gars saoul qui conduisait l'autre auto et qui a planté les poignards dans le cœur des enfants veut le pardon, il ne veut pas la prison. Mais les poignards ne peuvent pas s'enlever.

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La mort entre Noël et le Jour de l'An, pour une caisse de bière, crisse.

J'ai pas bougé de la fenêtre, moi pis mes idées on est restées icitte sans bouger.

La neige se calme. Les phares d'un char au loin.

«J'suis allé à un autre dépanneur plus loin», qu'y'a dit avec une caisse de bière dans les mains.

Je l'ai frenché.

Pris un verre? Prenez un service de raccompagnement, dormez sur le sofa ou appelez un ami.

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