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Un dimanche de baptême à Harlem

20/10/2013 09:07 EDT | Actualisé 20/12/2013 05:12 EST

La First Corinthian Baptist Church de New York est au Palais des Doges de Venise ce que l'église St.Michael de Montréal est à l'ancienne basilique Sainte-Sophie d'Istanbul. Les deux bâtiments ont été construits dans les mêmes années: 1912 pour celui de Harlem, 1914 pour celui du Mile-End. Mais surtout, tous deux possèdent une architecture qui puise leur inspiration dans celle d'édifices célèbres, quoique dans le cas de l'église new-yorkaise, la ressemblance avec le palais vénitien n'apparaît pas flagrante à première vue.

Dans une autre vie, l'église de Harlem a eu pour vocation d'être un théâtre qui a porté le nom de Regent Theater. Avec sa conversion, on a rajouté à la structure extérieure des ornements qui ne laissent aucun doute quant à sa mission actuelle.

Non loin de là se trouve le théâtre Apollo où le chanteur de rhythm and blues, James Brown, avait fait un malheur au début des années 1960 avec un concert qui allait le propulser dans l'orbite de la célébrité. Tout autour, il y a plein d'autres lieux de culte. C'est le quartier non pas aux cent clochers, mais aux cent trois temples.

D'habitude, la circulation est dense autour de l'église bleue, blanche et or. Sa façade en terracotta donne sur une artère passante puisque c'est la principale qui traverse Harlem. Le grand boulevard a été baptisé du nom de Adam Clayton Powell Jr. À ceux qui roulent sur l'avenue ou qui déambulent autour, la désignation rappelle le souvenir du premier Afro-Américain à avoir été élu représentant de l'État de New York au Congrès des États-Unis.

En ce dimanche matin, il fait bon. On ne se bouscule pas sur les trottoirs. Il n'y a pas grand monde dans les rues. La température est douce, comme ma belle qui m'accompagne. Nous jetons un dernier coup d'œil à l'azur du ciel et pénétrons dans l'enceinte de l'église.

Aussitôt, un champ de force nous happe. Plusieurs existences aux fortunes diverses sont passées par ici. On le sent. Mais pas le temps de s'attarder à méditer sur leur sort. Poussés dans le dos, nous n'avons d'autre choix que de nous engager à tâtons dans un large couloir très sombre qui est censé nous mener au balcon.

Les coulisses de l'ancien théâtre sont bondées d'un peuple de fidèles et de pasteurs noirs qui conversent. Debout, à gauche et à droite de l'allée, et même au centre, les silhouettes floues ne perdent leur aspect spectral qu'au dernier moment, juste avant de les croiser. Elles gênent la foule qui cherche à se frayer un chemin. Ma belle et moi tentons de nous faufiler discrètement. Mais pas moyen. Le plancher craque à chaque pas. D'autres savent s'y faire. Narguant l'obscurité, deux jeunes hommes nantis de verres fumés nous dépassent en coup de vent. Eux semblent savoir où ils s'en vont.

À bâbord, une grosse femme endimanchée, coiffée d'un beau mais gigantesque chapeau, annonce sa présence aux mortels qui s'avancent par la sonorité vibrante de sa foi. Plantée là, elle psalmodie en présence d'un homme qui affiche la mine grave du serviteur d'une lourde cause. À en juger par l'attitude de componction qu'il exhibe, cela doit être un pasteur baptiste. Le révérend la sustente de quelques mots et la croyante entre deux âges lui répond par un « Amen! » prononcé avec l'ardeur et la détermination d'une femme qui a su triompher d'une vie de galère. Son vis-à-vis lui déclame d'autres paraboles, ou d'autres psaumes, peu importe, et la dame, sans se lasser, lui donne la réplique dans la seconde, toujours sur le même ton, le haut du corps se berçant dans un mouvement de balancier de l'arrière vers l'avant. Elle scande ses « Amen! » au rythme de un à tous les cinq mots que le révérend lui débite.

L'atmosphère étrange et baroque qui se dégage du corridor nous donne l'impression qu'on va bientôt se retrouver plongés au cœur du film Angel Heart avec Mickey Rourke. On s'attend presque, en dépit de l'incongruité du lieu, à voir surgir d'une cage d'ascenseur privée Robert De Niro sous les traits de Louis Cyphre, avec des ongles longs comme ça.

Enfin, nous arrivons au jubé. Il fait presque aussi noir que dans le tunnel. Heureusement, de splendides lustres éclairent d'une lumière tamisée des rangées de sièges rouges qu'on a vissés sur une pente abrupte. La faible lueur qui se projette au plafond et sur les murs ornementés dévoile par touches la magnificence du lieu. Elle révèle les heures fastes qu'a connues à une autre époque le Regent Theater.

Sur les côtés, quelques anges dorés butinent. Agrippés sur les colonnes d'avant-scène, ils semblent s'accrocher aux piliers du portique depuis des siècles. Les poutres au vert émeraude délavé survivent là comme vestiges surannés de l'ancien théâtre et instillent à l'endroit une douce nostalgie. Tout comme elles, les Cupidon, chevillés à leur revêtement, font partie de ces profanes reliques qui ont été admises à rester. Défraîchie, la décoration des divers morceaux de l'arcade a été pelée par le temps. Les enjolivures écaillées de style hispano-mauresque demanderaient à être décapées avant qu'on puisse penser à y redonner un coup de pinceau.

La vue en contre-plongée offre enfin une clarté apaisante. En bas, sur un tapis de couleur vive, trois grosses chaises qui ressemblent à des trônes ont été disposées. Derrière les fauteuils, de longs bancs en bois rembourrés d'un tissu rouge attendent l'arrivée des membres de la chorale. À gauche, deux orgues électriques meublent une partie de l'espace.

Les bruits de fond et les murmures qu'on entend en provenance du parterre nous font supposer une assemblée composée d'une couple de centaines de personnes. Mais la configuration du balcon ne nous permet d'entrevoir que les premières rangées, lesquelles sont toutes occupées.

À égalité des yeux, un autre décor se dresse. À l'autre bout de la nef, juste au-dessus des bancs de la chorale, une deuxième tribune fait face au jubé. Le fronton de carrelage qui lui sert de jupe est coupé en son centre par une baie vitrée. Derrière la paroi se laisse deviner une eau turquoise. Des garde-fous en métal y ont été installés tout autour. Grande mais simple, une croix sans Christ domine la piscine.

Le temps de contempler l'esthétique du symbole de laiton que la messe démarre en trombe avec des chants gospel. Avant même que la cérémonie n'atteigne sa première minute, l'énergie est montée au deuxième. Un petit orchestre composé d'un duo de claviéristes et d'un autre de guitaristes, d'un batteur et d'un saxophoniste accompagne un quartette vocal. Les choristes, secondés derrière par un chœur d'une vingtaine d'hommes et de femmes, soulèvent la foule. Leurs chants sont poignants, envoûtants.

Sur le plancher, le corps des fidèles s'anime, transpercé par la puissance et la vérité des voix. Les gens chantent, se lèvent, se rassoient, se déhanchent, lèvent les bras, tendent la paume, s'enlacent, tapent des mains, sortent dans l'allée, se tiennent par les doigts et font cadencer leurs litanies avec celle des chanteurs. Exultante, la foule module ses gestes, ses mouvements, ses hanches, ses bras, sa tête et son cœur au rythme de la musique qui épouse le souffle de la communauté ainsi fondue dans une symbiose hallucinante.

Apparaît au microphone un pasteur charismatique qui enchaîne avec une vigueur et une vitalité au diapason. Son prêche électrise l'assemblée. Dynamisée de plus belle, la multitude lui insuffle en retour une force renouvelée. L'homme se déplace de gauche à droite, se retourne brusquement, élève la voix dans un crescendo maîtrisé, parle à l'assistance, sa famille, sous les cris nourris à s'en époumoner, les « Amen! » et les applaudissements. Il projette son verbe avec une puissance telle que les mots semblent vouloir jaillir de lui au plus vite pour ne pas qu'il suffoque. On dirait que le prédicateur à la parole de feu cherche à clamer tout ce qu'il sait avant de s'éteindre, conscient du destin qui l'attend dans l'heure. Obsédante, la marée de musique, de clameur, de chaleur, de joie et de souffrance va et vient.

Au balcon, on suit le rythme. Debout à côté de moi, un jeune homme de Longueuil, d'origine haïtienne, paraît d'une habileté égale à la mienne à échauffer son corps. Notre virginité ainsi partagée nous unit et nous injecte une audace et un allant impromptus. Terminée l'inhibition. Sous l'œil perplexe de ma blonde, je communie avec la foule et répète en chantant ce que je peux attraper d'elle.

Pendant ce temps en bas, une jeune femme, membre de la chorale, entre en transe. Saisissantes, ses convulsions n'échappent pas à l'attention de ses consoeurs. Elles l'entourent, la font s'asseoir sur un banc, la calment et la rassurent.

L'enchantement vertigineux enfle. Il se dilate désormais dans une volupté enivrante qu'une cérémonie attendue étire encore un peu plus. En haut à gauche, une porte s'ouvre. Une femme dans la vingtaine, revêtue d'une tunique blanche, en ressort. C'est une candidate au baptême. Déjà convertie, elle s'apprête à confesser sa foi selon la coutume chez les baptistes.

L'aspirante s'avance sur l'estrade pendant que deux hommes, habillés de la même jaquette, l'attendent dans le bassin, l'eau presque jusqu'à la taille. Elle descend quelques marches et les y rejoint. Une fois la moitié du corps immergé, on lui tend un micro. Sous les instructions de ses tuteurs, elle se met à réciter sa profession de foi.

Cette portion de l'ordonnance achevée, les deux célébrants l'aident à se retourner. Elle se tient debout dans l'eau, face à la porte d'où elle est venue, retenant son souffle, sachant ce qui s'en vient. Juste avant l'ultime étape, l'un des officiants prononce quelques dernières paroles de rituel. Puis, d'un mouvement de bascule, ils l'entraînent fermement par l'arrière et la font tomber pour l'immerger en totalité, son dos en premier, sa tête ensuite, puis le corps tout entier qui plonge durant une bonne seconde.

Les applaudissements fusent. Ça y est. C'est fait. Les hommes la remettent sur pieds. Les cheveux trempés, la nouvelle baptisée tangue quelques instants, le temps de revenir à elle. Puis, lentement, elle remonte l'escalier pendant que la musique repart, mariant ses percussions à celles de la longue ovation. Au bord de la baignoire, une femme lui tend une serviette et la raccompagne à la porte d'où elle s'éclipse tandis que l'assistante revient avec, au bras, une nouvelle candidate*.

Ce blogue est un extrait de mon livre La Découverte. Les déboires d'un chercheur dans le dossier d'un criminel de guerre (2010).

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