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Les assises historiques de la Charte des valeurs sont plutôt à chercher du côté de l'abbé Groulx

24/09/2013 12:30 EDT | Actualisé 23/11/2013 05:12 EST

Chaque lundi matin à la station de métro Lionel-Groulx à Montréal, l'affluence reprend de plus belle après deux matinées de fin de semaine qui se veulent généralement calmes. Une chorégraphie particulière se met de nouveau en place sur le plancher de la station aux couleurs chair de mangue. Pour effectuer la correspondance avec un deuxième train, une multitude de passagers fonce droit devant en tentant de se faufiler du mieux qu'elle peut dans la foule qui lui fait face.

Cette valse coutumière accomplie, les voyageurs en transit ont pu lire le 16 septembre un texte important publié par Le Devoir sur la Charte des valeurs québécoises. Il était signé par le réputé sociologue Guy Rocher.

Le penseur donnait sa caution à l'initiative gouvernementale en affirmant qu'il faut analyser ce projet dans une perspective à la fois historique et tournée vers l'avenir. Les propositions, a-t-il écrit, s'inscrivent dans la poursuite d'une évolution qui s'est faite dans le sillage de la Révolution tranquille et dont l'un des axes majeurs était la laïcisation de l'éducation. L'histoire de cette Charte, d'indiquer l'auteur, commence avant même la Révolution tranquille. En d'autres mots, il y a pour Guy Rocher une continuité historique dans ce domaine.

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Pourtant, pour qu'existe une telle linéarité, encore faudrait-il que les assises d'un pareil phénomène d'une Histoire en marche puissent avoir été reconnues et portées au fil des ans par un courant ou un segment significatif de la société. Par exemple, lorsque vient le temps de conférer de la puissance à un projet, bien des peuples lui trouvent un solide ancrage historique car ils voient là une façon de donner un sens et une légitimité qui les confortent et qui les stimulent dans la poursuite de l'aventure. Or, on est loin du compte dans ce dossier. Et pour cause.

Se tourner vers le passé québécois dans le but d'y déceler des manifestations de volonté de laïcisation, c'est vite tomber sur Jean-Charles Harvey. Le journaliste libéral représente l'archétype du combattant pour la laïcité au cours des années 1930 et 1940. Pourtant, il est encore aujourd'hui largement méconnu.

Jean-Charles Harvey (1891-1967) n'est pas le seul à avoir milité contre le cléricalisme dans la province. À l'époque, il s'est aussi trouvé quelques rares femmes et hommes de différents milieux - monde ouvrier et politique, des arts et des lettres, mouvement d'émancipation des femmes - qui ont joué un rôle dans ce domaine. Et avant lui, d'autres anticonformistes ont croisé le fer sur cet enjeu. Mais dans les années où domine le penseur nationaliste, l'abbé Lionel Groulx, Harvey est celui qui systématise le mieux la pensée contre le cléricalisme et qui en défait ses fondements avec le plus d'autorité et de panache. Il est d'ailleurs l'un des seuls hommes de lettres dans l'intelligentsia canadienne-française à avoir le courage de tenir tête avec vigueur au clergé catholique.

De 1937 à 1946, à travers les pages de son journal Le Jour, l'auteur des Demi-civilisés bataille semaine après semaine contre l'emprise cléricale sur sa société. Non seulement lutte-t-il contre le cléricalisme et le nationalisme revanchard et xénophobe de l'époque, mais il se fait de plus un avocat passionné de la démocratie et un défenseur des minorités culturelles, dont au premier chef de la communauté juive.

Dès le premier numéro du Jour qui paraît en septembre 1937, son programme en matière d'éducation est tout tracé. Il demande la création d'un ministère de l'Instruction publique, une enquête sur les lacunes du système éducationnel, l'école obligatoire et gratuite, la réforme des commissions scolaires, une modification de l'impôt, des salaires décents pour les instituteurs et les institutrices, la création dans chaque village d'une école centrale, la refonte des manuels de classe et enfin, une plus grande laïcité dans le monde de l'enseignement.

Et dès ce numéro, il conteste le monopole exercé sur les idées par le doctrinaire nationaliste et maître à penser de l'élite, l'abbé Lionel Groulx. L'intellectuel laïque pose en alter ego du religieux et il le prend à partie à plusieurs reprises dans son hebdo. Pôle antinomique de Groulx sur l'échiquier, Jean-Charles Harvey ne peut dans les circonstances qu'être discrédité. Il se voit ainsi qualifié de « traître » à la nation et de « cloporte » parce qu'il s'oppose à la doctrine du prêtre. Quant à Groulx, il conserve sa rancune contre Harvey et prête complaisamment crédit aux ragots à l'effet que Le Jour n'est au fond qu'un vivier de « Youpins ».

Non soumis à cette atmosphère étouffante, l'écrivain français Jules Romains, exilé en Amérique, clame pour sa part un tout autre avis. Jean-Charles Harvey est au contraire vu par l'auteur des Hommes de bonne volonté comme un « réveilleur de la conscience canadienne-française ». Même son de cloche du côté d'Émile Buré, le fondateur à New York du journal France-Amérique. Buré écrit que Le Jour de Montréal est « l'un des rares journaux canadiens, qui, à ses risques et périls, ne cède pas au cléricalisme de désolation du Canada français ».

En mai 1945, Jean-Charles Harvey prononce à Montréal la conférence la plus importante de sa vie. Il l'intitule La Peur. « La seule puissance, dit-il, qui, dans cette partie du Canada, fait trembler tout le monde, c'est la puissance cléricale. » À ces mots, on l'applaudit. L'auteur des Demi-civilisés a osé nommer cette réalité et il accepte de nouveau d'en payer le prix. Mais un an plus tard, son journal ferme et c'est le début pour lui d'une longue traversée dans le désert.

Harvey meurt en janvier 1967. Et depuis, il est muselé dans l'oubli. Ce grand combattant de la laïcité au Québec n'a pas de station de métro en son honneur, pas de pavillon universitaire qui porte son nom et pas davantage de fondation ou d'institut qui rappelle ses combats. Dans le discours public, c'est la même donne qui règne. Ainsi, à l'occasion de la « crise des accommodements raisonnables », prélude à la présente Charte, son nom n'a pas non plus émergé des discussions.

L'oubli qui le concerne n'est pas anodin. Citons à ce propos son fils Axel qui, il y a un peu plus de vingt ans, avait eu ces mots pour dénoncer cette occultation :

Mon père, Jean-Charles Harvey, auteur du seul livre jamais condamné officiellement par l'Église au Canada - et qu'on accusait d'avoir fondé le Jour en 1937 avec l'appui d'une clique d'Israëlites - n'a même pas en son honneur le nom d'un petit chemin de banlieue. (...)

De son côté, le chanoine Groulx compte parmi ses trophées une station de métro, des montagnes, des rues ici et là, et une plaque en bronze posée sur sa maison à Outremont par René Lévesque. Parlez-moi pas d'influence: c'est de la divinisation!

On a plaidé que toutes ces histoires remontent à un passé lointain. Mais le choix que l'on fait parmi tous les héros possibles, mythiques ou non, en dit sûrement long sur l'esprit d'un peuple.

Au-delà d'un ou deux petits changements toponymiques depuis, l'analyse demeure toujours fondée. En réalité, si l'on veut chercher des assises historiques à la Charte des valeurs québécoises, c'est plutôt du côté du grand adversaire idéologique de Jean-Charles Harvey qu'il faut regarder. Nonobstant les raisons pour lesquelles chacun peut être amené en vertu de ses opinions à appuyer ou non cette Charte, l'esprit de l'actuel projet renoue avec le nationalisme identitaire dont l'idée-pivot s'articule autour du Nous versus les Autres, un élément phare dans la pensée de Groulx.

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