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Jean-Charles Harvey comme antidote au chant des sirènes

11/02/2014 12:57 EST | Actualisé 12/04/2014 05:12 EDT

Dans un texte remarquable que vient de signer Louise Arbour dans La Presse du 7 février, l'ex-Haut-Commissaire aux droits de l'homme aux Nations Unies et ancienne juge à la Cour suprême du Canada exhorte les lecteurs à ne pas céder au chant des sirènes qui se love dans l'actuelle Charte de la laïcité. Ce chant, écrit-elle, «évoque l'image nostalgique d'une société homogène catho-laïque».

L'une des façons de résister à cet appel des sirènes passe, me semble-t-il, par d'authentiques retrouvailles avec l'héritage intellectuel qu'a laissé un grand journaliste libéral du nom de Jean-Charles Harvey. Partir à la redécouverte de cet homme et poser du coup un éclairage crû sur certains mythes historiques qui sont toujours entretenus au Québec peut contribuer à dégonfler un certain nombre d'images d'Épinal.

L'occasion de renouer avec ce pionnier des droits et libertés apparaît d'autant plus belle qu'il y a 80 ans cette année, Harvey subissait les foudres de la censure ecclésiastique à l'occasion de la parution de son roman Les Demi-civilisés. Cela se passait au mois d'avril 1934. On ne le savait pas encore à l'époque, mais il s'agissait d'un tournant dans l'histoire du Québec puisque l'événement allait être le dernier cas de censure pratiquée par le clergé de la province à l'encontre d'une œuvre littéraire. Sans le savoir, le créateur des Demi-civilisés avait fait office d'ultime paratonnerre.

Jean-Charles Harvey (1891-1967) a mené une existence trépidante, mais qui a été marquée par un destin tragique. Né dans la région de Charlevoix, sur les bords du fleuve Saint-Laurent, il a ramé tôt contre les courants forts de sa société à l'image d'un vrai dissident. Et il en a payé un lourd tribut. Plusieurs fois au cours de sa vie, il a dû affronter les sanctions des gens en place dont la dernière en date vise à le maintenir encore aujourd'hui confiné dans l'oubli. Pourtant, son parcours de même que ses engagements méritent d'être connus. En voici un bref aperçu.

Amorcée avec son roman Marcel Faure, puis avec L'Homme qui va ..., la censure cléricale frappe fort, on l'a dit, avec l'arrivée en librairie de ses Demi-civilisés, une oeuvre à l'intérieur de laquelle cohabitent amour, sensualité et critique sociale. Dix-neuf jours après sa parution, le 24 avril 1934, le livre est officiellement condamné par l'archevêque de Québec, Mgr Jean-Marie Rodrigue Villeneuve. Ce jour-là, le cardinal décrète qu'il «est défendu, sous peine de faute grave, de le publier, de le lire, de le garder, de le vendre, de le traduire ou de le communiquer aux autres».

Rédacteur en chef du quotidien Le Soleil de Québec, Harvey perd alors aussitôt son poste.

Son roman, en revanche, ne peut être bloqué partout. Son persécuteur de la Vieille-Capitale n'a pas la main assez longue pour cela. Par exemple, l'interdiction de le traduire n'empêche pas les Éditions Macmillan de Toronto de s'y aventurer. En 1938, le livre paraît en anglais et s'intitule Sackcloth for Banner. Dans la partie anglaise du pays, une zone qui est soustraite de fait à l'influence de l'archevêque de Québec, l'accueil dans la presse est nettement positif.

C'est au cours de ces mêmes années que l'écrivain proscrit fonde à Montréal un hebdomadaire d'idées progressistes qu'il dénomme Le Jour (1937-1946). Démocrate convaincu, Jean-Charles Harvey conçoit un programme éditorial qui est centré sur les valeurs d'ouverture et de tolérance. Pour atteindre ces idéaux, il propose une réforme complète du système d'éducation dans la province, milite pour l'instruction obligatoire et va même jusqu'à réclamer la création d'un ministère de l'Éducation.

Ami de Thérèse Casgrain dont le père l'a aidé à poursuivre ses études, il se prononce aussi pour le droit de vote des femmes sur la scène provinciale tout comme il plaide pour une augmentation de l'immigration au Canada, plus particulièrement de l'immigration juive; cette population étant alors persécutée en Europe.

En parallèle, il entreprend de faire une critique raisonnée de l'étroitesse d'esprit du clergé et de la bourgeoisie canadienne-française. Une foule de faux remèdes sont offerts aux Canadiens français, déplore-t-il. Parmi les plus exécrables, il y a le séparatisme, le fascisme et la xénophobie.

Dès son premier numéro, le fondateur du Jour s'en prend d'ailleurs à l'abbé Lionel Groulx, le maître à penser des nationalistes de l'époque. Jean-Charles Harvey a l'outrecuidance, en effet, de poser en rival du prêtre-historien.

Au fil des ans, les motifs d'en vouloir à l'iconoclaste journaliste de la rue Sainte-Catherine ne feront que s'accroître. Par exemple, à la veille du plébiscite sur la conscription, au mois d'avril 1942, le directeur du Jour mène un nouveau combat honni. Il se dépense sans compter pour renverser le courant majoritaire au Canada français qui s'oppose à l'envoi de soldats conscrits pour aller combattre sur le front. Partisan d'une guerre totale contre l'Allemagne nazie, cet antifasciste de longue date présente argument sur argument, mais se sent seul dans la presse de langue française à militer aussi énergiquement en faveur de cette option.

Quelques années plus tard, en juin 1946, la mort du Jour achève de le plonger dans l'isolement le plus total. Dès lors, l'ennemi numéro un de l'élite clérico-nationaliste est traité comme un vaincu. Abandonné de tous, l'auteur des Demi-civilisés est contraint de vivoter ainsi pendant des années.

N'empêche. Ces obstacles ne lui font pas perdre ses convictions. À preuve, il fonde en 1963 avec un groupe d'intellectuels et d'avocats la Ligue des droits de l'homme, laquelle sera connue plus tard sous le nom de Ligue des droits et libertés.

Jean-Charles Harvey meurt à Montréal le 3 janvier 1967 à l'âge de 75 ans. Depuis, cet intellectuel intègre et courageux continue à errer dans les limbes de l'oubli.

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