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Les vies et les morts de Gil Courtemanche

18/08/2016 10:36 EDT | Actualisé 18/08/2016 10:36 EDT

Il y a cinq ans, le 19 août 2011, Gil Courtemanche nous quittait subitement, laissant son entourage et ses nombreux admirateurs sous le choc. La veille, il venait de célébrer ses 68 ans dans un hôpital de Montréal. Courtemanche venait de subir une trachéotomie, une intervention chirurgicale nécessaire en raison de graves problèmes respiratoires qui étaient survenus dans la foulée des séances de radiothérapie qui avaient été mises en place deux ans plus tôt pour éradiquer son cancer du larynx, qu'il avait vaincu. L'homme devait quitter sous peu le Royal Victoria, et il s'apprêtait à revenir au marbre comme chroniqueur régulier au journal Le Devoir.

Le destin devait en décider autrement. Quelques heures après la fin de son anniversaire, vers 6 heures du matin, une tragique complication, complètement inattendue, survenait. Un segment de l'aorte, la plus grosse artère de l'organisme, éclatait et provoquait du coup une hémorragie interne.

Au même moment à Kigali, la capitale du Rwanda, il était près de midi. Au marché de Kimironko, les commerçants vendaient comme à l'habitude leurs fruits et leurs légumes. En cet instant, celui dont le dernier livre avait pour titre Je ne veux pas mourir seul mourait au bout de son sang dans la solitude d'une chambre d'hôpital, sur les flancs du mont Royal.

La nouvelle de son décès s'était répandue cette journée-là comme une traînée de poudre dans les journaux, sur les ondes des stations de radio et de télévision, de même que sur les réseaux sociaux. Très rapidement, la presse québécoise et canadienne-anglaise en avait rendu compte. Sa disparition soudaine avait été marquée par une couverture si abondante qu'on a pu alors parler de la médiatisation de sa mort.

Cinq années ont passé depuis que l'irrévérencieux a tiré sa révérence. Le journaliste, et dans une certaine mesure le romancier et l'essayiste, a créé avec son départ un sentiment d'absence et de manque pour ce qu'il représentait. Il laisse en contrepartie derrière lui une odeur de soufre, compte tenu qu'il incarnait un personnage à la biographie dérangeante.

Sa vie, il faut le dire, ressemble à un roman, tandis que son œuvre emprunte des pans complets à son existence au point où ses écrits semblent être le miroir de sa biographie. L'auteur d'Un dimanche à la piscine à Kigali, un best-seller mondial qui a été traduit dans plus d'une vingtaine de langues, a en effet vécu son passage sur Terre d'une manière intense.

Il a cherché en dépit de ses faiblesses à jeter un regard humain sur les gens et les événements. Du coup, il est devenu une voix unique pour les déshérités de la planète.

Arrière-petit-fils du journaliste Jules-Paul Tardivel, auteur du premier roman indépendantiste québécois, le jeune Montréalais est renvoyé du Collège classique à 17 ans avant d'aller à l'école de la vie de l'imprimeur et syndicaliste Michel Chartrand. Dès lors, la trajectoire de ce passionné de jazz et de poésie sera dominée par une fidélité à ses principes et par une indomptable affirmation de ses valeurs d'homme de gauche.

Suivant la voie tracée par son ancêtre, il deviendra tour à tour journaliste, animateur et grand reporter, et brillera au firmament des étoiles des salles de nouvelles de Radio-Canada. Ami proche du dramaturge Marcel Dubé, il se fera connaître en parallèle comme scripteur pour la série télévisée Moi et l'autre, scribe pour les chanteurs Donald Lautrec et Tony Roman, co-créateur de l'adaptation québécoise de la comédie musicale Hair, membre de l'équipe de fondation du quotidien Le Jour, traducteur d'albums de la bande dessinée Lucky Luke, relationniste officieux du groupe de jazz UZEB, et auteur des paroles de la mémorable chanson Les yeux de la faim.

L'homme se comportait à l'image d'un oiseau de nuit, levait facilement le coude, fumait trois paquets de cigarettes par jour, fréquentait les casinos et s'adonnait aux jeux de vidéo poker quand venait le temps de renflouer les coffres. Car en matière d'organisation de ses finances, cet être attachant vivait dans le chaos au point où son dysfonctionnement le conduisait à l'occasion à sombrer dans la précarité.

Père non conventionnel au comportement parfois âpre et rugueux, il inclinait de surcroît à voguer de flirt en aventure entre deux grands amours. Pour tout dire, il représentait le modèle de la personne quasi ingérable et difficile à vivre pour ses proches et ses collègues, lui l'individu au caractère soupe au lait et égocentrique dont l'orgueil le portait souvent à croire qu'il figurait sur la courte liste des gens les plus doués qui soit. Globe-trotter sans permis de conduire mais en état de perpétuelle indignation, ce sincère admirateur d'Albert Camus a néanmoins cherché en dépit de ses faiblesses à jeter un regard humain sur les gens et les événements dont il a voulu se faire le témoin. Du coup, il est devenu une voix unique pour les déshérités de la planète.

Avec son talent exceptionnel pour l'explication des grands problèmes politiques, Gil Courtemanche n'a en effet eu de cesse au cours de sa carrière de commentateur de l'actualité de bousculer l'indifférence de ses lecteurs et de les inciter à aiguiser leur sens critique. Et c'est jusqu'à son dernier souffle qu'en virtuose de la vulgarisation, il a scruté le monde avec les yeux de celui pour qui la vérité ne se trouve ni dans le respect des dogmes, ni dans la fréquentation des chapelles.

Je fais paraître ces jours-ci en librairie la première biographie consacrée à ce journaliste et romancier. Le livre s'intitule Les vies et les morts de Gil Courtemanche.

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