LES BLOGUES

Migrants haïtiens: Lisée se remet au centre du jeu

Le Québec ne peut pas se mettre dans la position odieuse de celui qui veut repousser ces demandeurs d’asile.

15/08/2017 05:50 EDT | Actualisé 15/08/2017 14:09 EDT
Jacques Boissinot/PC

Quand on choisit la politique, c'est avec la volonté que c'en soit fini de la langue de bois, de l'incertitude, du manque de transparence, des solutions mitigées, des poires coupées en deux... Ce sera clair, net, précis! Puis la réalité rattrape le candide : plusieurs enjeux mettront vite en opposition des valeurs pourtant aussi fondamentales les unes que les autres.

Dans le dossier devenu crise de plus en plus émotive des migrants haïtiens entrant de façon irrégulière – ou « illégale » parce que la nuance est devenue très politique – par le Chemin Roxham à Saint-Bernard-de-Lacolle, la volonté d'accueil humanitaire est confrontée à la capacité d'intégration de ces gens en termes linguistiques et économiques. Soudainement, tout devient moins clair...

C'est dans ce contexte que Jean-François Lisée a formellement écrit aux premiers ministres du Québec et du Canada. Il a demandé que soit suspendue la désormais célèbre Entente entre tiers pays sûrs qui fait en sorte qu'un demandeur d'asile ne peut le faire de façon régulière que dans le premier pays où il se rend en quittant le sien.

Parce qu'en arrivant au Canada, ces migrants en seraient à leur second pays depuis qu'ils ont quitté Haïti sous le regard bienveillant de Barack Obama, ils seraient refoulés... sauf s'ils ne passent pas par le poste frontalier! Ainsi, interceptés une fois en sol canadien, ils deviennent demandeurs d'asile après une entrée dite irrégulière, mettant en branle le fastidieux processus en parallèle duquel ils se seront bâti une vie au Canada, en général au Québec et le plus souvent à Montréal.

D'abord, il est clair que le Canada ne peut pas simplement refouler les demandeurs d'asile à la frontière. Il a des responsabilités humanitaires et internationales. De même, le Québec ne peut pas se mettre dans la position odieuse de celui qui veut, lui, repousser ces demandeurs d'asile. De toute façon, il n'en a pas la juridiction dans le Canada. Les demandeurs d'asile sont de compétence canadienne et libres de s'installer où bon leur semble au pays sans obligations en matière d'intégration.

On ne peut en outre pas dénoncer les abus grossiers de Donald Trump en matière d'immigration et lui donner raison en rejetant à notre tour des réfugiés qui fuient sa menace de déportation vers des pays qui ne veulent ou ne peuvent les recevoir de façon sécuritaire.

Enfin, on ne peut pas reprocher à des gens invoquant une urgence – réelle ou appréhendée – de « passer devant » des gens qui ne sont pas en situation d'urgence. On le fait tous les jours dans de nombreuses situations, à juste titre, et des experts vous assureront qu'ils ne « passent devant » personne puisqu'il s'agit d'un processus distinct.

Il serait déplorable de renoncer à l'accueil de migrants pour la plupart issus de l'autre grand peuple francophone d'Amérique, dont beaucoup de jeunes familles, et qui peuvent être accueillis par une communauté forte et bien intégrée à la société québécoise. Pas plus qu'on ne devrait minimiser l'importance de la langue pour lui substituer bêtement celle du compte de banque du demandeur en matière d'immigration. Sauf que les réfugiés d'une part et, d'autre part, les immigrants dont les critères de sélection sont déterminés par Québec sont deux groupes distincts logeant dans des vases pas du tout communicants.

En effet, ces migrants demandeurs d'asile ne sont pas comptés dans les cibles établies par l'État québécois. Il n'y a aucune limite formelle au nombre de ceux-ci dont le Québec pourrait être contraint d'assurer l'intégration. Toutefois, ils ne seront pas tous acceptés au Canada au terme du processus. Seulement de 40% à 50% nous dit-on. À cet effet, Monsieur Lisée a raison d'exiger que la bonne information soit transmise aux migrants qui affluent vers le Canada et Saint-Bernard-de-Lacolle. Ces gens se bercent de rêves nourris par la rumeur, les médias et des passeurs criminels. Il semble que la suggestion ait été favorablement reçue par Philippe Couillard qui est intervenu publiquement. On attend maintenant de Justin Trudeau qu'il utilise son étonnante visibilité aux États-Unis pour aller y faire passer ce message.

Il est exact que les gouvernements actuels du Québec et du Canada ne déploient déjà pas la volonté et les ressources nécessaires à l'accueil et l'intégration linguistique et économique des immigrants reçus au Québec. Ces milliers de demandeurs d'asile exerceront donc une pression supplémentaire sur des ressources déjà insuffisantes. Bien sûr, les gens sensibles à la préservation d'une identité culturelle et linguistique québécoise et francophone s'en inquiètent.

En outre, l'échec observable du système actuel est une démonstration de plus que la dualité de compétences souvent concurrentes entre le Canada et le Québec fonctionne mal. Très mal. Il faut une politique cohérente, et pour ce faire, il en faut une seule, assujettie à une seule autorité. Je m'étonne que Jean-François Lisée n'en fasse pas davantage son principal cheval de bataille alors que la souveraineté obtient 10 points de plus que le Parti québécois dans les sondages.

En utilisant le terme «illégal» plutôt que «irrégulier», pourtant conforme aux conventions internationales, Monsieur Lisée cautionne une rhétorique hostile aux demandeurs d'asile.

Dans l'intervalle, la proposition du chef péquiste de suspendre trois mois l'Entente sur les tiers pays sûrs, après consultation de ses députés et d'experts doit-on croire, ferait en sorte que des migrants se présentant de façon régulière aux postes frontaliers ne seraient pas repoussés mais accueillis comme le sont présentement ceux qui se présentent sur le Chemin Roxham. C'est souhaitable, quoique peut-être insuffisant et temporaire. Le premier ministre Couillard s'y refuse pourtant, prétextant qu'il s'agirait d'une erreur diplomatique. Invoquer une clause tout à fait valide d'une entente en vigueur dans un contexte de crise n'est pas une erreur diplomatique. Le contraire oui : il démontre un manque de courage.

En outre, en utilisant le terme «illégal» plutôt que «irrégulier», pourtant conforme aux conventions internationales, Monsieur Lisée cautionne une rhétorique hostile aux demandeurs d'asile. La plupart des médias en font autant et je nous invite à nous corriger.

Enfin, en évoquant une absence d'acceptabilité sociale en faveur des migrants, on peut craindre que le Parti québécois n'envoie un signal déplorable aux communautés issues de l'immigration, qu'on appelle désormais la diversité, quant à sa volonté récente d'être leur partenaire et ami.

On se serait attendu à voir le trio Massé-Nadeau-Dubois-Khadir débarquer à Lacolle et distribuer pogos et programmes de QS, mais ils se font très discrets. Ils font la politique pareil comme les autres. Ils ont peur d'échapper les progrès enregistrés dans l'est de Montréal. La CAQ est aussi en train de perdre l'initiative habilement acquise au cours de l'été par une présence efficace de François Legault. La patate est chaude entre entre son flirt avec les Anglophones hors-Montréal et sa base identitaire. Pendant ce temps, Jean-François Lisée a aussi planté sa tente. Au centre du jeu.

Voir aussi: