Yves-François Blanchet

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Élections et scolarité : le bricoleur aux doigts croches

Publication: 6/04/2012 12:50

Formidable! Quel gouvernement imaginatif, rigoureux et responsable! Plusieurs universités sont aussi mal financées qu'administrées. Les étudiants sont dans la rue par centaine de milliers pour dénoncer une solution qui n'en est pas une. Certains bénéficiaires d'une scolarisation élevée, parmi eux des employeurs, sont assis sur leurs mains parce que le gouvernement les y autorise.

La classe moyenne - le cœur de notre économie et de notre fiscalité - n'en peut plus, et ce gouvernement de l'économie d'abord, comme sortie de crise, propose aux étudiants de s'endetter davantage. Avec une participation hypothétique de 21 millions - tout en prêts, rien en bourses - le gouvernement engage à peine une cuillerée à thé de l'énorme pudding où se servent libéralement les sociétés minières et pétrolières. Parce que beaucoup d'étudiants ne pourront pas assumer sans danger une dette ainsi multipliée, on leur offre de la payer selon leurs revenus futurs, sur une plus longue période, pendant que les intérêts courent bien sûr. Dites merci!

Tel un menuisier, Jean Charest essaie de se bricoler une fenêtre électorale. La vérité n'est pas un outil dans un coffre à l'éthique aussi croche que les doigts de l'artisan. Et parce que lui-même sait que tôt ou tard, le mandat de sape de la nation québécoise qu'on lui a confié finira bien par finir, pourquoi entretenir une vision à long terme? Jean Charest, ancien chef conservateur, est un lobbyiste au service d'une vision ultra-fédéraliste du Canada. Son client sera satisfait. Il sera récompensé.

Les diplômés universitaires représentent 35% des revenus fiscaux de l'État québécois. Ils ne sont pourtant que 15% des contribuables, et ne bénéficient que de 8% des dépenses publiques. Ils sont le cœur battant d'une classe moyenne qui fait carrément vivre l'État québécois.

L'essentiel du mouvement étudiant est exemplaire depuis le début de ce conflit. Malheureusement, une minorité irresponsable compromet ses progrès au profit de gestes d'éclat qui n'ont d'idéologique que la prétention. Le duo Charest-Beauchamp compte bien qu'il en reste ainsi. Les quelques provocateurs étudiants sont, dans les faits, leurs plus précieux alliés pour tordre l'opinion publique en leur faveur.

Peut-être trop mais jusqu'à un changement que rien n'annonce à assez court terme, les étudiants universitaires seront au cœur d'une économie qui se fonde sur la consommation. Au moment où on attendra d'eux, moins nombreux que jamais, qu'ils achètent une maison, une voiture, fondent une famille et s'équipent pour la vie, on leur impose au contraire un endettement si lourd qu'il pourrait compromettre ce projet essentiel pour eux et pour l'économie. Cet étalement du remboursement peut être un complément à une véritable politique d'accessibilité. Il ne peut pas la remplacer. Enfin, on livre les étudiants pieds et poings liés aux banques, principales bénéficiaires d'un système de crédit aux étudiants que l'État québécois, comme le font pourrant plusieurs autres pays, se refuse à administrer lui-même et à son propre profit.

Fort d'un appui d'un peu moins de 60% en faveur d'une hausse, contre environ 40% d'opposants, et avec une solide majorité qui demande que soit entamée une discussion, Jean Charest et ses véritables patrons sont trop habiles pour ne pas voir l'occasion. 60%, c'est beaucoup plus que les moins de 30% dont le gratifient les récents sondages. Il y a des gains à faire, une fenêtre électorale à bricoler. Il y a cependant un risque que l'attitude étroite et arrogante de Line Beauchamp ne menace ces appuis fragiles à la hausse emblématique de 75% des droits de scolarité cet automne, pour un spectaculaire 143% de hausse en 10 ans.

Les stratèges des firmes de communications tranchent : on lance quelques chiffres, on veille à ce qu'ils ne soient surtout pas très clairs, on donne l'impression que les jeunes seront bénis par cette occasion de reporter le paiement de « leur facture », et qu'on en demandera un peu plus aux universités. Ça devrait faire le travail. Ainsi, si les étudiants persévèrent dans leurs manifestations, quel que soit l'appui au Parti québécois, le PLQ fera quelques gains, laissant dans l'ombre Québec solidaire asphyxié par la remontée du parti de Pauline Marois, et une CAQ de moins en moins capable de se définir une identité.

Qui fera les frais de ce stratagème? Les étudiants. Comme future classe moyenne, ils seront écrasés sous une dette publique et personnelle sans précédent alors que leurs effectifs seront moins nombreux que jamais pour y faire face. Les baby-boomers qui auront profité d'une éducation accessible et de programmes de retraite adéquats ne renonceront à rien, et la pression reposera sur la cohorte présentement au cégep et à l'université.

Vous en doutez? C'est pourtant le sous-entendu de l'approche gouvernementale. Lorsque le point de rupture sera atteint, les Bachand, Charest et Beauchamp n'auront de toute façon pas besoin du régime public. Leurs pensions d'élus seront protégées, allons! Et pourtant, les jeunes, désormais au pouvoir, devront prendre acte de la mission impossible qu'on leur aura confiée. Non, la génération qui a animée la Révolution tranquille ne pourra pas préserver ses acquis. Et ce n'est que là, peut-être trop tard, qu'ils verront que des politiques comme la hausse drastique des droits de scolarité, la dilapidation des ressources naturelles, le gaspillage dans l'administration publique et au premier chef le dédoublement des gouvernements, tout ça aura compromis à grands coups de pensée magique des privilèges qu'ils croyaient sacrés.

À la division pour régner, opposons un sommet pour concilier tous les acteurs : étudiants, universités, employeurs et État. Commençons en annulant cette hausse de 75% des droits de scolarité qui occulte le véritable enjeu. Non seulement le modèle québécois n'est pas désuet, mais il est le seul capable de redresser la situation : un justice responsable dans la gestion de l'État québécois, et pour vraiment disposer de tous les instruments nécessaires, la fin d'un fédéralisme conçu pour nous assujettir. Les étudiants du Québec à qui la responsabilité incombera nous prouvent depuis plusieurs semaines qu'ils n'ont pas renoncé à une vision sur laquelle un pays différent peut se construire. Quoi qu'on en dise, ils ont droit à toute notre confiance. Ce sont nos enfants.

Dans l'intervalle, Jean Charest se bricole, minutieux, habile, une fenêtre électorale sur le dos des étudiants et de leurs parents. J'espère que le Québec aura le bon jugement de la lui refermer sur les doigts. Croches.

 

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