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Harcèlement sexuel: un mouvement de fond

«Cette volonté d’émancipation des femmes du pouvoir prédateur des hommes signale-t-elle aussi la fin d’une inégalité des rapports de pouvoir entre les sexes?»

11/12/2017 14:23 EST | Actualisé 11/12/2017 14:25 EST
siSSen via Getty Images

S'il est une question multiséculaire c'est bien celle qui concerne le contrôle du corps des femmes et de la procréation. L'anthropologue Françoise Héritier a montré de façon décisive qu'une classe d'hommes (le patriarcat) s'est approprié le corps des femmes pour avoir le contrôle de la procréation, au nom de ce qu'elle nomme « la valence différentielle des sexes » (où le sexe dit fort domine le sexe dit faible).

On s'en doute, une telle entreprise ne va pas de soi, et dépend étroitement des rapports de pouvoir entre les femmes et les hommes selon les périodes et les régions. Comme plusieurs chercheures féministes, elle considère que les féminismes contemporains ont réalisé d'importants gains dans le long combat en faveur de l'émancipation des femmes. On peut distinguer trois grands moments dans cette histoire.

À la fin du XIX e siècle, les premières féministes réclament davantage de contrôle sur leur corps, alimentant ainsi un mouvement d'effervescence inédit, aussi appelé première vague féministe. Ces féministes contestent la double morale de sociétés puritaines qui reconnaissent aux hommes des « besoins naturels » tandis que la sexualité féminine est considérée comme une activité « impure » si elle n'est pas liée à la procréation. Menée par des femmes, mais incluant des hommes, cette mobilisation sera décisive, car elle inscrit l'égalité des femmes et des hommes dans la sexualité comme un horizon de la vie politique. Si on retient de cette période les revendications en faveur du suffrage des femmes, on oublie souvent qu'elles incluent des dispositions réclamant la reconnaissance d'une « unité de la morale » ou morale unique qui permettrait aux femmes et aux hommes d'être à égalité en ce qui a trait à la morale sexuelle, et cela sans toucher au sacro-saint fondement de la différence sexuelle.

C'est sur cette différence sexuelle qu'une forme plus subtile de patriarcat persiste tout au long du XXe siècle. Sous couvert de familialisme, des régimes de « protection » de la capacité reproductrice des femmes s'imposent dans la plupart des pays occidentaux. Et il faut attendre les années 1970 et 1980 pour voir renaître la résistance acharnée des femmes à l'appropriation de leur corps par le biais de politiques natalistes et familialistes. Les féministes de tous horizons revendiquent le droit des femmes de décider des modalités d'enfantement et de reproduction ou pour toute autre activité impliquant les rapports entre les sexes. « Notre corps/ nous-mêmes », « un enfant si je veux, quand je veux » tels étaient les slogans des mouvements en faveur de la contraception et de l'avortement. Grâce à l'action de ces féministes des lois ont été adoptées dans la plupart des pays occidentaux, permettant en effet aux femmes de choisir la maternité, plutôt que d'y être contraintes; mais l'on sait combien ces acquis sont fragiles, et comment encore aujourd'hui, ce choix est complexe et encadré socialement.

On retrouve des échos de ces combats aujourd'hui dans la lutte contre le harcèlement sexuel qui secoue l'Occident. Véritable tsunami, les « #metoo » font entendre la voix de femmes qui ne veulent plus de l'ordre patriarcal, ni dans leurs chambres à coucher ni au travail. Alors que près de 80% de la population féminine participe au marché de l'emploi salarié, ces femmes veulent y occuper leur juste place; elles n'acceptent pas non plus que le harcèlement soit le prix à payer pour y rester. C'est parce qu'elles sont désormais dans (presque) tous les secteurs d'emploi et qu'à l'exception d'une minorité d'entre elles, n'occupent pas de positions de pouvoir ( le fameux plafond de verre), que leur refus du harcèlement comme culture d'entreprise/culture du travail s'est transformé en un véritable mouvement social transnational.

Cette prise de conscience constitue déjà, à elle seule, une véritable révolution dans nos mœurs, puisque nombre de prédateurs sont tombés.

Loin d'être anecdotique, ce mouvement qui pousse des milliers de femmes à refuser d'être des victimes d'une culture patriarcale qui les asservit, passe par le refus de l'appropriation de leurs corps. Cette volonté d'émancipation des femmes du pouvoir prédateur des hommes signale-t-elle aussi la fin d'une inégalité des rapports de pouvoir entre les sexes? Il est difficile de le prédire, mais ce mouvement touche au cœur même des rapports de domination entre les sexes; car si de plus en plus de femmes n'acceptent plus l'expression patriarcale du pouvoir, qu'il y a quelques semaines seulement paraissait aller de soi, alors le chemin vers une plus grande égalité des femmes et des hommes dans les lieux de travail semble plus proche.

Plus encore, cette prise de conscience constitue déjà, à elle seule, une véritable révolution dans nos mœurs, puisque nombre de prédateurs sont tombés. Tout comme le mouvement d'effervescence de la fin du siècle dernier avait mis en lumière l'inégalité des femmes et des hommes face à la sexualité, aujourd'hui dans le monde du travail comme dans l'intimité, les femmes n'acceptent pas d'être des proies à la merci des hommes au pouvoir. Elles veulent l'égalité de fait et donc un accès égal au pouvoir, qui osons l'espérer, sera un pouvoir « avec » plutôt qu'un pouvoir « sur » les autres.