Yolande Cohen

RECEVEZ LES NOUVELLES DE Yolande Cohen
 

Jusqu'où le privé peut-il être politique?

Publication: 03/07/2012 09:48

On a beaucoup glosé, surtout les hommes politiques et journalistes, du mélange désastreux des genres...qui a conduit ces dernières années à obstruer le paysage politique et médiatique par des affaires qui auraient dû rester de l'ordre privé. En déplorant cette intrusion du privé dans le politique, ils se réfèrent implicitement à la stricte séparation de ces deux sphères, privée et publique, qui fut au cœur de la définition de la démocratie libérale au XIX e siècle. C'est à ce moment où des élites (masculines exclusivement) qui décidèrent de ses lois, ont assigné une sphère à chacun des sexes : le privé aux femmes, le public aux hommes. Avec cette exclusion explicite des femmes du pouvoir politique ( par le droit de vote) et économique (par l'héritage), ils consacraient non pas seulement la différenciation des sexes, en reléguant les femmes dans cette sphère privée qui aurait dû les y engloutir, mais aussi l'inégalité fondamentale entre ces deux sphères.

Dès lors, une série de mesures et de législations visant à empêcher les femmes d'accéder au pouvoir (politique et économique) ont été mises en place sans pour autant que cette utopie libérale, comme bien d'autres, ne se réalise. De fait, les transgressions furent nombreuses, et on ne peut pas dire que la séparation du privé et du public n'ait été la garantie de cette démocratie formelle rêvée par ses pères fondateurs (Jean-Jacques Rousseau en particulier, dont on commémore l'œuvre actuellement). Cet équilibre fragile fut largement critiqué et mis à mal par les mouvements féministes au tournant du siècle dernier et par de grandes réformes, de l'éducation et du travail en particulier. L'accès des femmes à toutes les professions et leur présence dans la sphère politique et partisanea rendu caduque la réitération de ce dogme ancien et quelque peu dépassé. Mais le principe d'une séparation stricte entre les sphères est demeuré comme une doxa de la plupart de nos démocraties occidentales.

À leur tour, et de façon précise, les mouvements féministes, écologistes et contestataires des années 1970 et 1980 ont tenté de porter le coup fatal à ce principe suranné. Leur affirmation péremptoire « le privé est politique » qui visait à englober le nouveau pouvoir politique des femmes ainsi que l'ancien (leurs activités privées et ancillaires) dans une même sphère publique a résonné depuis comme un mantra. Il s'agissait de rénover la démocratie en la rendant plus égalitaire, inclusive et transparente. La résistance à ces changements fut à chaque fois intense : comment pouvait-on changer ces principes sacro-saints? Par quoi allait-on remplacer une règle aussi fondamentale dans nos démocraties?

Un partage plus équitable du pouvoir entre femmes et hommes, et entre les sphères privées et publiques semblait parfois se profiler (lois sur la parité et sur le harcèlement sexuel etc..) quand de récentes affaires vinrent opportunément nous rappeler que cette question restait à l'ordre du jour. L'épisode du tweet, opposant celle qui occupe le poste de première dame, non élue à sa rivale, ex-conjointe de son ami, le président de la République, et première candidate femme à la Présidence de la République, nous renvoie à une époque ancienne, monarchique, que l'on croyait révolue.

Comment se fait-il qu'en France, le régime républicain ne semble pas encore pouvoir s'accommoder du pouvoir des femmes autrement qu'en le reléguant à la sphère dite privée? En fait, cet évènement, éminemment politique n'a de privé que le nom. En pleine campagne électorale, ce tweet avait pour intention d'influencer le vote entre les deux tours, afin d'écarter une femme politique (la rivale) de l'entourage de l'homme tant convoité. Le psychanalyste J.A. Miller a considéré que c'était lui (l'homme et maintenant Président Hollande) qui rendait ces deux femmes folles, au point de les conduire à une telle transgression! Mais ne devrions-nous pas inverser sa proposition? Car leur transgression aurait été d'avoir rendue publique une rivalité (jalousie?) entre deux femmes? De vouloir montrer le pouvoir qu'elles ont sur « leur homme »? Et donc sur la République et sur les affaires publiques? Aurait-on dû les empêcher de parler parce que ce sont des femmes ou leur parole ne peut être qu'entendue en tant qu'affaire privée?

On pourrait penser que cet acte, venant d'une non élue à l'égard d'une femme politique, qui non contente d'occuper le poste de première dame, pousse la trivialité jusqu'à exprimer sa rivalité publiquement a tout pour déplaire aux femmes et féministes qui se sont battues depuis des décennies contre la domination masculine! Ce tweet nous renvoie-t-il aux formes éculées de la compétition entre femmes! Il y a pourtant plus dans cette affaire : il y a une femme politique qui a brigué envers et contre tous, particulièrement son ex, la plus haute fonction de l'État, et qui, par ce misérable tweet est renvoyée à une banale affaire privée! Non seulement Ségolène Royal ne mérite-t-elle pas ce sort injuste, mais cet évènement témoigne des difficultés de penser la parité entre femmes et hommes! Car, si l'amie du président peut défaire une carrière politique de cette envergure, que reste-t-il des batailles féministes en faveur de la représentation paritaire des femmes en politique?

Ce qui frappe dans cette affaire c'est le mélange des genres, non pas du privé et du public, qui comme on l'a vu, ont toujours eu des liens étroits, mais des formes d'ancien régime avec le fait relativement nouveau de la présence de femmes en politique. Dans cette cour qui se tisse rapidement autour du président/monarque, l'influence anciennement secrète et discrète se dispute avec le pouvoir politique légitimement acquis. Et l'on voit que pour l'exercer, l'on doit désormais emprunter de nouvelles formes d'action publique (le tweet), plutôt que les arcanes secrètes de la vie intime(dans laquelle ces questions n'ont visiblement pas pu être réglées).
Ainsi on assiste à la co-existence de formes anciennes de l'influence des femmes, maitresses et amies des hommes de pouvoir avec les nouvelles. L'émoi créé par cette affaire montre bien que ces formes anciennes sont devenues obsolètes? L'amie du président de la République n'a pas de rôle politique à jouer sauf si elle se présente elle-même aux élections.La clarification de son statut permettrait d'en finir avec des pratiques d'ancien régime!

Par ailleurs, pourrait-on enfin accepter de voir que les liens entre la sphère privée et la sphère publique ne peuvent plus être incarnés par la différence entre les rôles sexués? Plus que jamais, pour les femmes comme pour les hommes, tout est politique; mais la représentation politique demeure celle qui compte pour construire cette démocratie paritaire qui a tant de mal à exister vraiment.

 
Suivre Le HuffPost Québec