Yoani Sanchez

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Libérée! Récit de mes 30 heures de détention

Publication: 09/10/2012 10:19

Ils voulaient m'empêcher d'aller au procès d'Ángel Carromero. Ce 4 octobre, aux environs des cinq heures de l'après-midi, un grand déploiement de policiers tout autour de la ville de Bayamo a arrêté la voiture dans laquelle je voyageais avec mon mari et un ami. "Vous voulez boycotter le tribunal", nous dit un homme vêtu en vert-olive de la tête aux pieds, qui a procédé immédiatement à notre arrestation. L'opération avait les allures d'une arrestation d'un cartel de drogue ou de la capture d'un tueur en série. Mais à la place de ces personnes terrifiantes, il y avait seulement trois individus qui voulaient participer en tant qu'auditeurs à un processus judiciaire, assis à l'intérieur d'une pièce d'un tribunal. Nous avions cru le journal Granma quand il a publié que le procès était ouvert au public. Mais vous savez déjà, Granma ment.

Cependant, en m'arrêtant, ils me permettaient en réalité d'expérimenter d'un point de vue journalistique l'autre côté de l'histoire : vivre dans la peau d'Ángel Carromero, comment se structure la pression autour d'un détenu. Voir de mes propres yeux les tactiques d'un Département d'Instruction du Ministère de l'Intérieur. Au début, ce furent les trois femmes en uniformes qui m'encerclaient et qui me confisquèrent mon téléphone portable. La situation était confuse, agressive, mais elles n'avaient pour le moment aucune envie d'utiliser la violence. Après, ces mêmes femmes m'ont emmené dans une pièce et voulaient me déshabiller. Mais il y a une part de nous-mêmes qu'ils n'arriveront pas à nous arracher. Je ne sais pas, peut-être que c'est la dernière chose à laquelle nous nous accrochons quand on vit sous un système qui sait absolument tout de nos vies. En un vers mal fait et contradictoire j'ai dû dire "tu pourras avoir mon âme... mon corps, non". De sorte que j'ai résisté, et j'en ai payé les conséquences.

Après ce moment de tension maximale, ce fut au tour du "bon" flic. Quelqu'un qui s'est présenté à moi en disant qu'il avait le même nom de famille que moi -comme si ça servirait à quelque chose de le dire- et qui voudrait "dialoguer". Mais la ruse est déjà tellement connue, ça arrive tout le temps, que ne je suis pas tombée dans le panneau. Je m'imagine tout de suite Carromero soumis à la même tension menaçante et "amicale"... difficile de supporter ceci très longtemps. Dans mon cas, je me rappelle avoir respirée qu'après leur avoir asséné une longue diatribe sur l'illégalité de mon arrestation, je leur ai répété pendant trois heures cette unique phrase "J'exige que vous me laissiez passer un coup de fil, c'est mon droit". J'avais besoin de m'en convaincre et la répétition me l'a donné. Le refrain me rendait plus forte face aux personnes qui ont étudié à l'académie de police toutes les méthodes pour affaiblir la volonté humaine. Cette obsession était tout ce que me poussait à les affronter. Et j'ai tenu bon.

Pendant un moment, mon insistance semblait être vaine, mais après une heure du matin, ils m'ont autorisé à téléphoner. Quelques phrases échangées avec mon père, via une ligne téléphonique évidemment mise sur écoute et tout avait déjà été dit. Je pouvais alors entrer dans la deuxième phase de ma résistance. Je l'ai appelé "l'hibernation", parce que quand on nomme quelque chose c'est comme si on le concrétise, on y croit. J'ai refusé de manger, de boire tout liquide; j'ai refusé l'examen médical que plusieurs médecins voulaient me faire passer. J'ai refusé de collaborer avec mes ravisseurs et je leur ai dit. Je ne pouvais pas m'enlever de la tête Carromero abandonné depuis plus de deux mois aux prises de ces loups qui s'échangent le rôle de la brebis.
Une bonne partie du temps, tous mes faits et gestes étaient filmés par une caméra tenue par un paparazzi en sueur. Je ne sais pas si un jour ils diffuseront quelques séquences à la télévision officielle, mais j'ai organisé mes idées et ma voix pour que ces images ne puissent pas être montrées sans porter atteinte à mes convictions. Soit ils maintiennent l'audio original avec mes propos, soit ils doivent rafistoler le tout en superposant la voix d'un locuteur. J'ai essayé de compliquer le plus possible leur travail de manipulation.
Je n'ai demandé qu'une seule chose en 30 heures de détention : je dois aller aux toilettes. Moi j'étais préparée à mener la bataille jusqu'au bout, mais ma vessie, non. Ensuite ils m'ont emmené dans une suite-cachot. J'avais déjà passé plusieurs heures dans un autre cachot qui avait un mélange étrange de barreaux et de rideaux, avec une chaleur terrible. Alors arriver dans un salon plus grand, avec télévision et plusieurs chaises, qui donnait sur une chambre avec un lit qui donnait réellement envie, fut un coup bas. Rien qu'en regardant les rideaux, j'eus l'intime conviction que c'était le même endroit dans lequel avait eu lieu l'enregistrement de la vidéo qui circule sur internet avec les déclarations d'Ángel Carromero.

Ce n'était pas une chambre, mais un plateau de tournage. Je l'ai su immédiatement. De fait, j'ai refusé de m'allonger sur le dessus-de-lit fraîchement étendu et à poser ma tête sur les coussins. Je suis allée vers une chaise dans un coin et je me suis recroquevillée. Deux femmes habillées en militaires me surveillaient pendant tout ce temps. Je vivais la vie d'un autre, le souvenir de la scène des premiers jours de détention de Carromero. Je le savais déjà et c'était très dur. Une dureté qui n'était pas dans les coups ou dans la torture, mais dans la conviction qu'on ne peut pas avoir confiance en tout ce qui se passerait entre ses murs. L'eau pouvait ne pas être de l'eau, le lit pouvait être un piège et le docteur sollicité était plus proche d'un espion que d'un toubib. Tout ce qui restait à faire, c'était de se plonger dans les abîmes du "moi", fermer les vannes avec le monde extérieur et c'est ce que j'ai fait. La phase d'"hibernation" dérivait vers une léthargie auto-provoquée. Je ne prononçais plus un seul mot.
Quand ils m'ont dit qu'ils "allaient me transférer à La Havane", j'ai eu du mal à ouvrir les yeux et ma langue semblait sortir de ma bouche à cause d'une soif prolongée. Cependant, je sentais que je les avais battus. En un geste ultime, un de mes ravisseurs tendit la main pour m'aider à monter dans le minibus où était mon mari. "Je n'accepte pas la courtoisie des oppresseurs", lui ai-je fulminé. Et j'ai eu une dernière pensée pour le jeune Espagnol qui a vu sa vie se tordre ce 22 juillet, qui a dû trimer au milieu de ces fourberies.

En arrivant à la maison j'ai appris qu'il y avait eu d'autres arrestations et que la propre famille d'Oswaldo Payá n'a pas pu entrer dans la salle d'audience du tribunal de Bayamo. Le procureur a demandé une peine de 7 ans contre Ángel Carromero et le procès a été considéré comme clôt mais "en attente de jugement". Ce qui m'est arrivé n'est qu'un trébuchement, le grand drame reste la mort de deux hommes et l'incarcération d'un autre.

Traduit par : Aïda

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