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Lettre à Dalila Awada

20/05/2014 12:48 EDT | Actualisé 19/07/2014 05:12 EDT

Chère Dalila, je t'ai vue récemment encore plus belle en personne que dans les photos des quotidiens et dans la lumière agressante de la télé. Digne, ton regard n'avait pas le même éclat d'idéalisme qui avait tant séduit et tant déstabilisé le soir où tu t'es adressé à tes concitoyens et tu avais si bien répondu aux autres invités. Une jeune femme intelligente, épanouie, éloquente et belle en plus dans ce foulard? Non. Trop c'est trop. Élégance de la parole, élégance de l'apparence, élégante dans ta différence et ta vision de la société, alors qu'on débattait de tes convictions, ta présence, tes droits, tes libertés, tes habits, ton maquillage et la couleur de ton foulard, à défaut de discuter de tes « mœurs », de tes traits et de la couleur de ta peau.

Tu ne le savais pas, mais ce soir-là, tu avais ébranlé bien de certitudes. Et sans doute, n'avais-tu pas imaginé la violence de la réplique. Nous avons souvent une idée utopique du débat public. Prendre la parole est autant un acte de foi qu'un acte politique. On entre dans la Cité avec l'espérance, en suivant Hannah Arendt, que nous serons égaux devant la loi, que l'action et la parole se traduiront en dialogue, qu'il suffira de souligner les nuances pour clarifier les choses et dépolariser les positions et qu'en exprimant une pensée riche et complexe dans la langue du pays, dans l'accent du pays, nos concitoyens verront en nous le reflet de tout ce qui fait sa richesse, son succès et sa fierté.

Or, comme le rappelle Machiavelli, la sincérité et la transparence se conjuguent mal avec le jeu politique, un jeu de miroirs, un jeu d'apparences. La politique requiert une certaine maîtrise de l'esthétique. L'esthétique de la parole (la rhétorique), l'esthétique de l'action (le rituel du débat parlementaire, du vote, de la passation du pouvoir, cérémonies, costumes et perruques à l'appui et leur contrepoids : la grève, la manifestation, la pétition, la minute de silence, etc.). Comme l'ont découvert les anthropologues, la ritualisation permet de distinguer l'acte politique des différents gestes de la vie quotidienne et de lui accorder ainsi un statut et une légitimité. Ce n'est pas pour rien qu'on parle de théâtre lorsqu'on évoque les débats à l'Assemblée nationale.

On a tendance à utiliser ces termes de manière péjorative pour dénoncer un univers fait de mensonge et d'hypocrisie. C'est souvent le cas, en effet. Or se limiter à cette critique c'est aussi passer à côté de l'essentiel de ce que Machiavelli tentait de nous dire. Le théâtre politique sert à mettre en scène la parole et l'action pour la contempler d'une certaine distance et s'y engager tout en préservant un espace pour soi en dehors de la sphère politique, enrober le débat politique d'une membrane pour délimiter leur frontière au sein de la Cité, pour les détacher de notre essence, de qui nous sommes dans notre existence la plus nue, la plus intime, la plus privée. Elle sert à protéger de la violence du choc d'idées. Ainsi la société pourrait continuer à fonctionner indépendamment du combat de convictions, pour que nous puissions continuer à vivre ensemble en dehors de l'arène politique même lorsque la différence d'opinions et de visions est irréconciliable. L'art de la politique, c'est d'être capable de prendre la parole sur des actions sincères et de les communiquer dans le cadre d'une esthétique où la négociation, le compromis et le dialogue sont possibles, tout en se protégeant - une esthétique à la fois exhibitionniste (les rituels politiques) et discrète (ne pas s'exposer).

Cette conceptualisation de la politique repose sur une distinction nette entre la sphère privée et la sphère publique. Elle prend pour acquis, pour revenir à Arendt, que la politique n'existe que dans la sphère publique. L'histoire des femmes et l'histoire de l'esclavage ont démontré pourtant que la politique est une affaire très intime qui se manifeste dans le corps et dans les tâches les plus domestiques.

L'histoire des peuples qui ont vécu sous la dictature a aussi démontré les limites d'une telle conception de la politique, car dans les États totalitaires, les seuls endroits où une certaine parole et action politique pouvaient se permettre de s'exprimer étaient dans l'intimité de la maison, entre famille et amis proches, par le chuchotement et les allusions, autrement dit, tout sauf dans la sphère publique. Dans le meilleur des cas c'est par la voie détournée de l'art ou de la dérision de l'humour qu'on s'exprime, non pas sans conséquences. Est-il alors surprenant que dans ses pays, la figure la plus représentative du pouvoir était l'informateur? Celui qui peut infiltrer les lieux les plus privés, celui qui exploite les confidences et les secrets? L'amie qui écoute, le frère qui rapporte? En l'absence d'une sphère publique, la politique envahissait la sphère privée. D'où également le recours à la torture... Sans une scène de théâtre sur laquelle on pourrait exposer ses idées en sécurité, c'est dans le corps et sur le corps que la politique inscrivait sa violence.

Au sein des sociétés démocratiques, la violation et politisation de la sphère privée ont pris de nouvelles formes. Avec l'arrivée des médias sociaux, de la télé-réalité et des tribunes d'opinion, l'art de la politique a été réduit à sa dimension théâtrale et exhibitionniste tout en étant dépouillé de sa fonction éthique première : celle de nous insoler de la violence du débat.

C'est ce droit, ton droit de participer à la discussion, tout en préservant ton intégrité qui a été violée. Tu avais commis l'erreur de pratiquer l'art de la politique tout en restant sincère : sincérité de la parole et sincérité de l'apparence (le foulard) qui déclarait haut et fort, je refuse de me dévoiler. Plus qu'un symbole religieux, ton foulard rappelait ce droit de ne pas s'exposer qui appartient à toute personne voulant faire partie de la Cité. Ta posture subvertissait à la fois le nouveau jeu politique du dévoilement, de l'aveu, de l'exhibition comme une fin en soi et la politique comme un jeu de trompe-l'oeil tel que le préconisait Machiavelli.

C'est sans doute pourquoi, on a tout fait pour te rendre insincère, pour t'exposer. À défaut de réussir, on a cherché à réduire ta beauté et ton élégance à une superficialité. Faire de toi une Barbie voilée ou pire une Carmen qui risque de corrompre par sa beauté l'ordre et la loi.

Je t'ai vue hier soir, retenant tes larmes, refusant de pincer les lèvres et laisser paraître ta vulnérabilité. Tu as osé avancer vers l'arène et au lieu de t'écouter on a cherché à te dénuder. Je t'écris pour te dire, Dalila, que tu as le droit de te protéger. Tu as le droit à ton intimité, tu as le droit de te retirer. Tu as choisi à avancer. Tu as choisi d'être citoyenne à part entière. Tu fais appel à la loi ce qui me dit ta confiance inébranlable dans la société et l'idéal de la participation politique. Mais au-delà de ton combat individuel, ton geste nous exhorte à repenser l'esthétique et l'éthique de la politique, à revisiter la démarcation des sphères de la parole et de l'action citoyenne, et à questionner les règles du débat social. Et pour cela, je t'admire.

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