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Le temps de prendre le temps de prendre le temps

06/01/2016 11:50 EST | Actualisé 06/01/2017 05:12 EST

Vous en avez un vous aussi, un ami qui débute ses plus longs discours par : Je serai bref. Un ami qui, malgré toute sa bonne volonté, n'y arrive pas, n'y arrive jamais, à la brièveté. Parfois, vous lui posez une question et sa réponse vous surprend : elle tient en une phrase. Mais quelques minutes plus tard, il revient vers vous et corrige: J'ai repensé à ça, pis finalement c'est plutôt que... Lui a l'impression de faire le tour de la question, mais vous, au bout d'un moment, vous ne l'entendez qu'à peine, si bien que vous vous surprenez à vous demander, en votre fort intérieur: Mais si seulement il s'écoutait parler, il comprendrait qu'il est temps de se taire.

Et moi qui suis à l'abri derrière mes mots, il me faut admettre que je suis parfois cet ami, qui s'enthousiasme et étire la sauce. Je suis celui qui prend des détours pour en arriver au fin fond de l'histoire, pour la simple raison que c'est souvent le détour qui m'intéresse plus que l'histoire elle-même. Et la preuve est là: je vous parle d'un temps élastique et de phrases trop longues, et pourtant ça n'a rien à voir avec ce pour quoi je vous écris aujourd'hui.

Je me suis peut-être rendu compte de ce mauvais pli quelque part au début de ma vingtaine, niché dans les Pyrénées. J'étais avec un grand ami, qui avait le sens de la formule, un grand manitou des mots, et nous découvrions une partie de l'Europe à califourchon sur nos vélos. Au bout de quelques semaines de route, nous avions pris un bref répit de notre périple pour envoyer quelques cartes postales. Vous savez, ces petites photos qui, avant Skype et les réseaux sociaux, servaient à évoquer votre présence à vos amis, à votre famille, à vos collègues qui, moins chanceux, étaient restés au Québec. Il y avait à peine une heure que nous étions attablés sur cette terrasse avec vue sur le paradis, lorsque mon ami prit ses aises sur sa chaise en repoussant une volumineuse pile de cartes: Fini! Après avoir pris tout son temps pour contempler le paysage, il jeta un regard curieux sur moi. T'en as juste fait trois? En soupirant devant la dizaine de cartes qu'il me restait à écrire, il observa mon écriture bien tassée, débordant de l'espace de la carte, et ajouta: Une carte postale, c'est un clin d'œil. Tu devrais garder ça court. Un petit bonjour pis enwèye : next. Tu finiras jamais. Mais je ne pouvais pas. Dussé-je me donner mal au poignet de trop écrire, j'allais donner une partie de mon âme dans chaque carte, aller au fond des choses puis remonter doucement à la surface. Mais mon ami avait sûrement raison: une fois aimantée sur les portes de réfrigérateur de mes destinataires, on ne voyait toujours de mes cartes que la photo et, bien vite, on oubliait les mots que j'y avais inscrits.

Pourtant, j'ai fait ça toute ma vie et je n'imagine pas pouvoir faire autrement. Sur ces cartes de fête, sur lesquelles les gens se contentent généralement d'un original Bonne fête!, il y a toujours cette colonne de mots entassés - les miens. Sur ces quelques lignes d'un questionnaire qui doivent accueillir nos réponses, il y a toujours mes phrases qui débordent sur les marges, qui créent une ligne imaginaire me permettant de terminer ma réponse. Sur votre boîte vocale, c'est encore moi qui vous laisse un trop long message, m'emballant malgré moi puis raccrochant, après m'être excusé d'avoir été si long. C'est assurément ma faute, mais je vais faire un peu de déni et blâmer les mots. Car ce sont eux qui, par le rebondi de leur musique et la surprise de leur formule, me donnent cette ivresse de dire le monde et de le partager avec vous, pour nous rappeler à sa magie.

Et encore aujourd'hui, au bout de ces paragraphes, ayant butiné de parenthèse en parenthèse, après m'être permis la lenteur d'un souvenir et une surenchère d'énumérations, j'arrive tardivement au point final. C'est qu'enfin 2015 a épuisé sa banque de temps. Elle n'aura pas eu la chance de 2016 et n'aura pas un jour de plus. Et si je l'ai autant chérie, cette année passée, et si je me permets tous les rêves pour celle qui vient, c'est parce que je sais que peu importe, il y aura toujours les mots pour me tenir au chaud. Parce que les mots peuvent abriter tellement de violence, mais aussi combien d'amour, parce que les mots sont une force qui doit servir la cause de l'humanité et ne plus asservir autrui, parce qu'avec des mots on peut faire des jeux, mais aussi des maux, parce qu'enfin sans vous ces mots se regarderaient le nombril et sombreraient dans l'oubli, c'est avec eux que je vous souhaite une belle année 2016.

Je vous souhaite de prendre le temps qu'il faut. Ce temps qui vous fera plaisir. Pour écrire une carte postale, peut-être, ou pour chanter, danser, rêver, dormir, boire un café au lait, jouer, discuter, suer, marcher, avaler des flocons, aimer, voyager, jouir, peler une orange, regarder le ciel, jouer dans la neige, caresser, sentir, cuisiner, manger, boire, chuchoter des mots doux. Ce que vous voulez. Ce temps, il est à vous. À personne d'autre. Et on est chanceux, en 2016, on a un jour en prime. Prenons-le, lui aussi.

Bonne année.

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