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La littérature et son bourreau

20/09/2015 09:09 EDT | Actualisé 20/09/2016 05:12 EDT

Il est encore frais à votre mémoire, avouez-le, ce moment de subversion douce où, enfant, vous refusiez de vous lever malgré les injonctions répétées de vos parents. Le réveille-matin avait déjà retenti de toutes ses forces à deux reprises, encaissant chaque fois votre claque endormie qui trouvait au gré de quelques tâtonnements le snooze rédempteur. Vos parents arrivaient finalement dans le cadre de votre porte, évoquant le déjeuner à engouffrer, le sac à dos à préparer et le fameux autobus qui n'attendrait pas après vous. En vous jouait la rengaine de tous les arguments qui vous incitaient au réveil. Vous saviez, malgré votre jeune âge, que la vie appartenait à ceux qui se levaient tôt. Le monde entier vous sommait de vous lever, mais il n'y avait aucune raison pour venir à bout de votre entêtement. Ce matin-là, vous faisiez de la fièvre, vous aviez mal au ventre, vous étiez étourdi de sommeil. Hélas, si la vérité sort de la bouche des enfants, l'enfance a trop rarement le dessus sur l'adulte, et un peu trop tard, maussade et résilient, vous vous leviez enfin.

Je vous l'avoue sans honte, chaque matin je passe par toutes les torpeurs du réveil. J'ai toujours cette envie de revenir dans ce rêve achoppé avant sa fin, de retrouver quelques minutes la douceur de mes draps, de repousser mes obligations de la journée, un snooze à la fois. Mais hier matin, je me suis levé d'un élan, frais et dispos, comme si mon corps était las du sommeil et s'émerveillait du bonheur d'être en vie, debout. Après mes ablutions matinales, mes proverbiales rôties beurre d'arachide-banane et, surtout, après un café, j'ai mis le pied dehors, mettant le cap sur le boulot. Mais avant, il me fallait changer ma voiture de côté de rue. Je ne l'avais pas utilisée depuis la dernière fois que je l'avais changée de côté, et en mettant la clé dans le contact, elle a boudé. C'était elle, hier matin, qui refusait catégoriquement de se lever.

Pour tout vous dire, je me foutais éperdument de ses caprices - je circule toujours à vélo en ville -, mais il y avait cette interdiction de stationnement de ce côté qui me promettait une contravention que j'espérais bien éviter. J'ai donc appelé un taxi, avec lequel nous avons tenté de recharger la batterie. Au terme de quelques minutes vaines, nous avons capitulé : le problème était résolument autre. Cette bonne vieille carcasse d'acier, avec laquelle j'ai fait nombre d'escapades, cisaillé des montagnes et gagné l'océan, apprivoisé la forêt et abattu le bitume, ce char d'un autre temps se mutinait contre son maître.

À court de solutions, à court de temps surtout, j'ai dû me résigner à laisser la voiture là, bientôt en toute illégalité. Avec l'espoir d'éviter une contravention, j'ai donc entrepris de laisser un mot dans le pare-brise, à l'usage de l'agent de stationnement, que voici d'ailleurs :

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Je ne sais pas ce qui m'a pris. Ou plutôt, c'est faux, je sais : chaque fois que je suis à court de solutions, que je suis à court d'explications, que le monde manque de sens ou que le malheur est trop grand, mon ultime réponse est toujours de prendre la plume et d'écrire. C'est une vieille idée romantique, que j'ai probablement dû cultiver très tôt, quand je me suis rendu compte du pouvoir qu'avait un bon mot dans une carte de fête. Ou, plus tard, qu'une motivation d'absence bien rédigée pouvait m'épargner une retenue. Je ne sais plus, mais il est vrai que, bien souvent, la littérature m'a bien servie.

C'était peut-être dans un élan d'engagement social, cherchant à corriger les erreurs capitalistes de notre société. J'ai peut-être pensé à tous ces collègues qui écrient bénévolement, à toutes ces collègues qui triment et peinent et ne récoltent au final qu'une rémunération exécrable. Vous saviez que l'auteur d'un livre ne reçoit que 10% du prix de vente? C'est un exemple parmi tant d'autres, mais sachant qu'il faut souvent plusieurs années pour écrire un roman, je vous laisse calculer le salaire horaire d'un romancier. Mais je m'égare. J'allais dire que ma missive cherchait à rétablir l'équilibre. J'ai mis deux minutes à l'écrire, dans le but de m'épargner une contravention de 53$ : faites le calcul.

C'était peut-être aussi pour le plaisir d'écrire à un inconnu. Je ne vous le cacherai pas, j'ai ressenti le plus de douceur au moment de souhaiter une excellente journée à l'agent. On le fait trop peu, et surtout à l'écrit. C'était peut-être aussi pour convoquer ce qu'il y a de meilleur dans l'être humain, d'aller chercher la compassion là où s'y attendrais le moins. Avouez-le, si je vous demande quel est le premier mot qui vous vient à l'esprit en songeant à un agent de stationnement, ce n'est certainement pas « compassion » qui vous brûle les lèvres.

M'enfin, j'ai glissé la note sous l'essuie-glace et j'ai laissé mes pieds s'emballer sur mes pédales, gagnant le boulot. C'était une journée excitante. Il faisait bon vivre sous la couenne du soleil, et dans le sourd écho des rénovations, Montréal s'offrait à nous dans ces plus beaux atours estivaux. Et puis il y avait ce petit suspense en latence, duquel on s'amusait avec quelques collègues et quelques clients, mis au parfum de ma tentative de séduction. Il y avait, au terme de cette longue journée faite d'écriture, de lecture, de réunions et de service, la réponse à ce petit mystère, né du défi et de l'espoir : aurai-je ou non une contravention?

En rentrant hier soir, je me suis rappelé quelques paroles entendues au fil de ma journée : « Je te le souhaite! La bonté de nos jours, c'est rare. » Et puis encore : « Moi je te donnerais des fleurs. » Ou : « Je voudrais être ton amie. » Je pédalais à pleine vitesse dans la noirceur des petites rues, et je pensais que le cynisme nous guettait toujours. Nous ne vivons pas dans un monde plus ingrat que jadis. L'empathie n'est pas plus rare qu'elle ne l'était auparavant. La bonté est belle parce qu'elle n'est pas commune, parce que c'est un acte gratuit qui nous surprend, précisément parce que nous ne l'attendons pas. Le monde est bien cruel parfois, mais il sait aussi être très bon. Il faut savoir faire la part des choses et ne pas perdre espoir en nos contemporains. Enfin j'ai pensé à tous ces amis qui m'avaient accompagné dans cette journée, par leurs paroles heureuses, et que grâce à eux j'avais dans ma besace un lot d'empathie qui m'égayait. J'avais, d'une certaine façon, déjà gagné mon pari. Je pouvais bien avoir des sabots de Denver sur chacune de mes roues en arrivant, ce qui importait était tous ces gens qui espéraient avec moi la bonté d'un agent de stationnement.

J'ai tourné le coin de ma rue et j'ai plissé les yeux, pour éteindre la distance qui me séparait du pare-brise de ma voiture. Je n'ai rien vu. Ce n'est que quelques coups de pédale plus loin que j'ai aperçu, tout à côté de ma lettre, un papier blanc cerclé de rouge : la contravention.

J'aurais dû m'en douter. Au gré du jour, l'enthousiasme m'avait gagné et je me suis trouvé là, sous l'insistance de la lune et le grésillement du lampadaire, surpris de cette contravention dans mes mains. J'aurais dû savoir que la littérature a ses limites. J'aurais pu me rappeler ce commentaire de Dany Laferrière : « On lit un essai pour se conforter dans ses idées. » C'est bête, on devrait plutôt chercher à se confronter soi-même. La littérature amuse, divertit, mais allez donc faire changer l'opinion d'une personne résolue. La vie m'offrait une nouvelle leçon. Et en poussant la porte de mon appartement, j'ai espéré que l'agent ait ri, au moins. Et aussi, qu'il ait passé une excellente journée.

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