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Redevenir Canadiens-français? Réflexions sur Daniel D. Jacques et le renoncement national

26/04/2014 09:19 EDT | Actualisé 26/06/2014 05:12 EDT

Dans un texte publié dans Le Devoir du 18 avril dernier « Rompre avec le "À la prochaine fois! " », Daniel D. Jacques cherche à comprendre la récente défaite péquiste. Nous invitant à situer l'événement dans l'histoire, il recentre cet énième échec autour de celui du pays rêvé. La fatalité lui saute tellement aux yeux qu'il émet une recommandation explosive, aussi teintée d'amateurisme historique que provocatrice : soyons plus réalistes, redevenons des Canadiens-français, ceux que nous n'avons jamais cessé d'être.

Dans une récupération sursimplifiée de l'imaginaire national et surtout d'un événement figé dans la mémoire collective, il fatalise l'avenir du rapport à l'indépendance en la réduisant à un événement justifiant l'impasse actuelle. Convenons de la gravité du cul-de-sac du Québec comme nation imaginaire et du souverainisme tel qu'il est maintenant. Or, sa solution du retour en arrière (n'est-ce pas cela?) n'apporte rien de nouveau à l'analyse pessimiste qu'on ingurgite à chaque défaite : cela fait des générations qu'on dit aux indépendantistes qu'il ne sert à rien de rêver. L'histoire de la haine de soi et du renoncement québécois reste à écrire, je retiens Monsieur Jacques comme source primaire!

La question vaut cependant la peine d'être posée : qu'est-ce que le « À la prochaine fois » signifie? Une promesse répétitive de résilience souverainiste? Ou sinon la preuve de l'incertitude du futur? Avec l'image en tête du boomer qui braille avec son bébé dans les bras, chaque mot de Lévesque était mesuré : le « Si je vous ai bien compris » nous lance autant d'incertitudes sémantiques, que le « À la prochaine fois » nous impose une soi-disant promesse. Récupérer un événement historique d'une telle charge émotive peut permettre de critiquer à raison l'obsession référendaire des purs et durs, mais permet d'aller aussi vers tous les simplismes mémoriels existants et le tout-est-foutisme. Disqualifier le goût de l'avenir de 40% de la population, c'est omettre intentionnellement que les souverainistes ont des motivations bien plus profondes qu'un appel à la promesse d'un perpétuel grand soir revanchard.

Cependant, le postulat du philosophe renvoie à des questions fondamentales : devant une énième défaite, qu'est-ce que l'aspiration à notre spécificité, parallèlement l'indépendance, nous apportera collectivement alors qu'elle n'est plus à l'horizon? Mais surtout, pourquoi continuer devant l'éternel échec?

La réponse de Monsieur Jacques se trouve dans une survivance canadienne-française anachronique auquel plus personne ne croît et auquel, provoquons le philosophe, il ne croit pas vraiment non plus. L'impasse actuelle du Québec réside autant dans le cul-de-sac du pays rêvé que dans l'impossibilité du retour en arrière : l'idée du Canada français, aussi imaginaire que celle du Québec, n'est plus que l'ombre de ce qu'elle était en 1960 et n'inspire plus qu'une génération qui s'éteint dans les CHSLD. Dans le pays réel, d'autres « mouvements profonds qui traversent notre société » démontrent que le Québec s'y minorise, et le Canada français, lui, rappelle de plus en plus la Louisiane plutôt qu'un fantasme sorti de l'imaginaire du fondateur du Devoir.

Certes, nous nous sommes inventé une nation au sortir de la Grande noirceur, elle était nécessaire à notre avenir collectif et elle est plus pertinente que jamais. Remarquons aussi que toutes les nations sont des inventions politiques extrêmement puissantes et que les imaginaires qui les motivent, même quand ils semblent foutus, peuvent ressembler au « Sleeping Dragon » d'André Pratte. La nation québécoise et ce pays rêvé sont aussi irréels et subjectifs que celui du Canada français intégré au « pays réel », auquel une vaste majorité de Québécois ne s'identifie plus depuis quelques décennies.

Tant de questions pour tant d'échecs... Pourquoi les indépendantistes s'acharneraient-ils alors à vouloir un pays de plus en plus impossible? Mais ces défaites constantes et surtout cette défaite, c'est la faute de qui? Une population blasée? L'argent et le vote ethnique? Une campagne improvisée par des amateurs? Un poing en l'air? La division du vote? Une première ministre peu charismatique? Et si c'était juste la peur de perdre? Et si c'était un pays que les souverainistes veulent, mais que plus personne n'explique depuis 20 ans? On nous répète tous les jours depuis 1995 le même festival de désespoir et de haine de soi : la démographie défavorable, l'appui déclinant au PQ, les divisions, ces maudits jeunes qui n'écoutent pas, etc. jouent contre le projet échoué d'une génération d'après moi le déluge qui veut terminer ses étés dans une décapotable.

Rien n'est pourtant joué : il faut surtout retenir du 7 avril qu'il aura été le constat que le souverainisme tel qu'il est et le bon gouvernement péquiste ne tiennent plus la route depuis des décennies. La défaite est lourde de sens, mais ne se solutionne pas dans l'abandon, tout comme les idées et l'espoir ne meurent pas un soir d'élections. L'indépendance joue aux montagnes russes des 35-40% depuis 1995 et le Québec et le Canada sont deux solitudes qui, sans indépendance à l'horizon, divorcent symboliquement depuis longtemps. Le mythe du retour au Canada français dans l'honneur et l'enthousiasme est ainsi voué à la même impasse : il est aussi utopique que la fin de l'histoire.

Nous ne verrons pas l'indépendance du Québec avant longtemps. Plusieurs ne la verront pas de leur vivant. Mais si réducteur ce soit, nombreux sont les indépendantistes à voir cette défaite comme la meilleure nouvelle qui puisse être arrivée au mouvement depuis 20 ans. Les souverainistes sont présentement dans un champ de ruines : le mouvement devra se redéfinir de fond en comble. Au-delà des explications qu'on nous vomit depuis le 7 avril et du jet d'éponge de Louise Beaudoin, Daniel D. Jacques nous propose un désespoir de provocations masqué par un prétendu réalisme.

Comme tous les défaitismes, l'appel au renoncement de la québécitude devant les échecs et les recommencements oublie l'essentiel : l'expérience humaine est profondément subjective, les idées transcendent les générations et l'histoire est, et sera toujours absolument imprévisible. Bock-Côté nous dirait de cela « que les hommes font l'histoire et que ceux qui refusent la fatalité finissent parfois par en renverser le cours ».

Les souverainistes sont des rêveurs qui doivent apprendre à rêver autrement. S'ils dérangent assez la quiétude canadienne-française pour qu'on leur ordonne de renoncer, c'est sans doute qu'ils n'ont pas dit leur dernier mot. Contentons-nous « de laisser le capitaine acquérir les qualités qu'il n'avait pas » nous disait récemment Vigneault et un jour, Daniel D. Jacques constatera alors « la mesure de l'homme » et que les icebergs ne coulent pas tous les bateaux.

L'avenir, ensuite, durera longtemps.

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