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L'Ukraine à TLMEP: ce dont on n'a pas parlé

24/02/2014 02:40 EST | Actualisé 26/04/2014 05:12 EDT

Hier, sur le plateau de Tout le monde en parle, on a vu nos animateurs vedettes accueillir un professeur de l'Université d'Ottawa et une journaliste de La Presse pour parler de l'Ukraine.

Dans une discussion de 15 minutes, Dominique Arel et Agnès Gruda ont offert aux téléspectateurs des éclaircissements utiles et très justes sur la situation. Toutefois, il est troublant que l'on ait évacué la question centrale concernant l'Ukraine, celle du rôle de Washington et de Bruxelles dans la mise en scène de cette tragédie humaine qui a coûté la vie à plus de 80 personnes.

Pour ceux qui n'ont pas écouté l'entretien, voici brièvement de quoi il en retourne et ce qu'il aurait fallu ajouter pour offrir un portrait plus juste de la situation.

Q : Que reprochent les manifestants?

Agnès Gruda a expliqué que la situation a beaucoup évolué au fil du temps. C'est effectivement de moins en moins la question de l'intégration à l'Europe qui a mobilisé les manifestants, mais de plus en plus un dégout de la police et de la corruption du régime.

Q : Pourquoi la Russie tient-elle tant à l'Ukraine?

Dominique Arel a évoqué à juste titre l'attachement historique des Russes pour le territoire, leur paternalisme et leur condescendance à l'égard des Ukrainiens. On aurait pu ajouter que les Russes n'ont jamais cessé de voir l'Ukraine indépendante comme une anomalie géopolitique temporaire. Au sommet de l'OTAN de Bucarest en avril 2008, alors qu'il était question de l'inclusion du l'Ukraine dans l'Alliance transatlantique, Vladimir Poutine a même expliqué à son homologue américain : «Ne réalises-tu pas Georges, que l'Ukraine n'est pas vraiment un État? ».

Q : Est-ce qu'il y a des ressources naturelles en Ukraine?

Le gaz bien sûr. On aurait pu préciser que la Russie approvisionne près 30% du marché gazier européen et que 70% du gaz russe vers l'Union européenne (UE) transite par l'Ukraine. Les Russes tentent depuis plusieurs années de prendre le contrôle du système de transport gazier en Ukraine. Beaucoup s'en inquiètent à Bruxelles et à Washington.

On aurait dû aussi ajouter un mot sur les terres agricoles, car l'Ukraine est le grenier de l'Europe. L'automne dernier, Yanoukovich a signé avec la Chine une entente pour la location (pour 50 ans) de 5% du territoire du pays. Ni l'Europe ni la Russie n'aiment ça...

Q : La Russie se re-soviétise?

On a mentionné la volonté de Moscou de recréer une zone d'influence dans l'ex-URSS. Le professeur Arel a rappelé qu'il n'est plus question de communisme, mais d'autoritarisme en Russie. On pourrait ajouter que le projet identitaire russe se construit de plus en plus en opposition à la dégénération morale de l'Occident, un thème qui était déjà présent dans la littérature russe du 19e siècle et qui interpelle beaucoup de monde en Russie. La répression médiatisée des Pussy Riot s'inscrit dans une stratégie populiste qui s'articule sur cette base.

De plus en plus, le machisme en Russie est encouragé et instrumentalisé comme instrument de pouvoir. Le régime estime que dans un contexte international aussi compétitif qu'insécurisant, il s'agit d'un attribut de puissance nécessaire pour assurer la défense de la mère patrie.

Q : Qu'est-ce l'Ukraine gagne en s'alignant sur l'Europe?

Économiquement pas grand-chose, du moins à court terme, comme Agnès Gruda l'a souligné. L'Ukraine cherche une voie de sortie contre la poutinisation du pays et Dominique Arel l'a résumé correctement en citant l'ex-boxeur en opposant politique Vitali Klitchko : L'Ukraine veut pouvoir « vivre normalement ».

Q : Jusqu'à quel point le régime est-il corrompu?

En effet, il l'est jusqu'aux dents, mais Agnès Gruda a exagéré en disant que le fils du président Viktor Yanoukovitch est devenu l'homme le plus riche du pays. D'autres oligarques plus puissants que lui contrôlent encore le pays, et si Yanukovich a été destitué par le parlement, c'est aussi beaucoup dû au fait qu'il s'est fait larguer par ces oligarques.

Q : Les accusations de la Russie envers l'ingérence américano-européenne sont elles crédibles?

C'est une interprétation utile pour les Russes, car elle permet d'éviter tout questionnement sur le bienfondé de leur système politique. La mentalité soviétique ne permet pas de concevoir l'authenticité de la résistance populaire. Le professeur de l'Université d'Ottawa l'a fort bien souligné en expliquant que le récit de l'ingérence occidentale trouve aisément preneur.

Mais pourquoi diantre nos spécialistes n'ont-ils pas développé davantage sur la question, ne serait-ce que pour évoquer la visite de notre ministre des Affaires étrangères John Baird en soutien à l'opposition le 5 décembre 2013, alors que les tensions étaient vives dans la capitale, mais qu'elles n'avaient encore causé la mort de personne?

En fait, depuis la décision du parlement prise en novembre 2013 de ne pas signer l'entente de libre-échange avec l'UE, des politiciens polonais, français, allemands et américains n'ont cessé de défiler les uns après les autres pour tenter de convaincre les manifestants de leur soutien. Les accusions de la Russie ne relève pas seulement de la paranoïa.

Plutôt que d'avoir une réponse à cette question centrale sur ingérence occidentale en Ukraine, les téléspectateurs ont eu droit à des réflexions sur la décision du Comité international olympique d'accorder les jeux à la Russie et sur la situation des gais et lesbiennes en Russie.

La blague de Dany Turcotte sur la propagande homosexuelle de Marcel Aubut avec son étreinte de Poutine était excellente, mais elle a fait dévier la conversation sur un autre sujet: celui de la séance d'érotisme fétichiste dans laquelle des corps féminins cagoulés se sont fait fouetter par de jeunes cosaques en uniforme pendant les Jeux de Sotchi.

Il y a beaucoup à dire là-dessus, mais on s'éloigne de l'Ukraine...

Il est bien vrai, comme cela a été dit, que la situation actuelle ne peut se comparer à celle de la «révolution orange» en 2004, qui fut des plus pacifiques. Le point soulevé par le professeur Arel sur le recours aux fiers-à-bras par la Russie et le régime de Yanoukovitch était pertinent. C'est un phénomène réel, des plus inquiétants.

Malheureusement, il n'a été aucunement question de l'appui extérieur implicite apporté au groupe d'opposition d'extrême-droite, le Pravy Sektor (Secteur de la droite). Ce groupe fut des plus déterminants dans la bataille violente qui s'est déroulée. L'occupation de lieux de pouvoir municipaux et régionaux a forcé le régime à montrer des dents, et c'est ce qui lui a ultimement fait perdre ce qu'il avait de soutien populaire.

Sachant que la continuation de leur lutte constituait la seule chance d'empêcher l'Ukraine de tomber dans le giron de la Russie, l'Europe et les États-Unis se sont bien gardés de condamner la montée en puissance de ce groupe d'extrême-droite et de son aile parlementaire. À la mi-décembre, le sénateur américain John McCain est monté sur la scène de Maïdan côte à côte avec le leader du Parti ultranationaliste Svaboda, Oleh Tyakhnybok.

Les invités de TLMEP ont ainsi raté une belle occasion de discuter des incidences de recours à la violence dans les conflits idéologiques internes, mais surtout des incidences internationales de l'ingérence extérieure dans les conflits internes d'un pays.

Comment Ottawa réagirait si une coalition de valeureux environnementalistes ou de braves patriotes se lançaient à l'assaut des édifices fédéraux pour contester les politiques de Stephen Harper? Comment Washington réagirait si elle découvrait que la Russie finance en Alberta les organisations de lutte pour la défense des droits autochtones qui contestent l'exploitation du pétrole sur leur territoire? Qu'est-ce qui autorisent les pays de l'OTAN à faire cela en Ukraine? Quelles en seront les répercussions sur l'avenir de nos rapports avec la Russie?

Voilà, me semble-t-il, ce dont tout le monde devrait aujourd'hui parler.

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