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La ségrégation silencieuse de Montréal

28/05/2014 12:10 EDT | Actualisé 27/07/2014 05:12 EDT

La Ville de Montréal est marquée et même rythmée par plusieurs phénomènes. Toutefois, il en existe un qui a été peu médiatisé, et ce malgré son incidence sur le développement territorial, la migration (déplacement des populations), les conditions sociales et économiques, etc. Il s'agit de la gentrification urbaine.

Contrairement à l'idée véhiculée, ce phénomène n'est ni catégorique ni unitaire. En fait, un regard attentif sur la situation réelle nous permet de constater que la gentrification peut se décliner selon trois formes. Cette typologie peut être appréhendée, d'une part, comme le résultat d'un processus chronologique (donc par phase successive) ou, d'autre part, comme des phénomènes distincts. Or, afin de bien saisir les impacts de ce phénomène, voici les trois visages perceptibles de la gentrification.

Il y a, tout d'abord, la gentrification dite « pure ». Celle-ci est la conséquence d'un déplacement - volontaire, aléatoire et surtout non programmé - de certains individus, que nous pourrions qualifiés de hipsters ou d'artistes, vers une offre de logements abordables au sein de quartiers dévitalisés. L'arrivée de ces jeunes adultes, rejetant la plupart du temps les tendances mainstream et possédant un stock immense de capital culturel, fait naître un mouvement de revitalisation progressive et, conséquemment, de revalorisation de l'espace immédiat.

En peu de temps, le quartier voit émerger de nouveaux lieux commerciaux comme des restaurants, des boutiques, des bistros et des pubs ou autres. Pour vous donner un exemple concret, pensons au Plateau Mont-Royal (Montréal), à Soho (New York) ou encore au Marais (Paris). De fil en aiguille, cet engouement pour un nouveau lieu branché attire des néo-résidents, souvent des jeunes professionnels, voire des yuppies (lire la chronique sur la classe créative).

L'affluence de cette classe économique dite « supérieure » participe de facto à une redynamisation et une survalorisation du quartier, ce qui par conséquent tend à accroître la valeur foncière. Or, les hipsters, ceux que nous pouvons qualifier de véritables gentrifieurs, ainsi que les populations initiales, souvent des immigrants ou des familles à faible revenu, ne possèdent pas un grand capital économique. Devant ce constat, l'arrivée de jeunes professionnels et avec eux l'apparition de lieux plus huppés et certainement moins abordables économiquement a pour effet d'évincer les premiers occupants, ainsi que les gentrifieurs initiaux, compte tenu de leur situation plus précaire. Le cycle recommence, dans la mesure où les artistes et autres individus du milieu culturel (ou autres), devant l'augmentation fulgurante des coûts du logement et de la vie en général, décident de se relocaliser en périphérie sur un territoire à moins forte valeur ajoutée ; par exemple, Hochelaga-Maisonneuve (HoMa pour les intimes).

La seconde forme de gentrification (ou la seconde phase, dépendamment de notre perception) est l'affaire des acteurs économiques (privés). Ayant étudié le phénomène à partir de la logique des premiers gentrifieurs, certains gros joueurs, muni de moyens financiers importants, décident d'utiliser le concept de gentrification afin de marchandiser un territoire, en lui fabricant sur mesure un caractère « à la mode ». De ce fait, ils orchestrent une mise en scène susceptible de séduire une « classe créative » avide d'endroits urbains huppés et de divertissement. Il faut cependant noter que ces intérêts privés vont aussi parfois s'emparer (au sens figuré et propre) d'un quartier en processus de gentrification pure dans le but de gonfler la spéculation immobilière (Griffintown et Saint-Henri), participant au déplacement graduel des hipsters et des premiers occupants.

Enfin, il y a une dernière forme (phase) de gentrification urbaine qui consiste en une réappropriation politique du concept et de son opérationnalisation. Ainsi, les gouvernements, à travers la mise en place de méga projets de revitalisation et de thématisation spatiale, souhaitent, dans un premier temps, revaloriser un espace précis afin d'y attirer des investissements et/ou des visiteurs (touristes) et, dans un second temps, séduire de nouveaux résidents souvent issus de la « classe créative », c'est la cas notamment du Quartier des spectacles à Montréal.

Sous ce rapport, il devient évident que la gentrification n'est pas un phénomène unique, dans l'optique où nous constatons que, selon la forme ou la phase, les moyens, les mécanismes et les buts divergent énormément. Par exemple, dans le premier cas, la gentrification est initiée à la base donc par une certaine fraction de la population, tandis que, dans les deuxième et troisième cas, la gentrification est davantage superficielle, étant le résultat d'une création artificielle avec pour objectif l'enrichissement et la marchandisation. Bien plus, les deux derniers types de gentrification ont souvent comme conséquence de générer des répercussions négatives, que ce soit au niveau social, identitaire ou autres. Justement, à l'heure actuelle, nous assistons, en tant que montréalais, à un processus de gentrification programmée dans divers quartiers de la métropole - notamment Griffintown et Saint-Henri - qui créé de nombreux problèmes dont celui relié à la ségrégation sociospatiale. Devant l'arrivée des investisseurs privés, ce qui subséquemment a pour effet d'accroître de façon vertigineuse les prix fonciers (donc des logements locatifs), les populations les plus pauvres, les marginaux, bref les personnes sans doute les plus vulnérables de notre société subissent une exclusion, un déplacement forcé, ainsi qu'une forme de stigmatisation. Autrement dit, ces incidences négatives contribuent à la perte identitaire et à la dévalorisation des populations locales.

Somme toute, l'idée d'une Fantasy City, telle que dépeinte par John Hannigan (1998), a de quoi plaire et faire écarquiller les yeux de nombreuses personnes ; en particulier, ceux des entrepreneurs, des gestionnaires municipaux et des jeunes professionnels en quête d'éclectisme et de spectaculaire urbain. La revitalisation des quartiers comme Griffintown ou encore Saint-Henri est certes une réussite sur le plan économique, ainsi que pour la redynamisation de Montréal. Voilà donc un triomphe pour l'image projetée et le branding de la métropole. Toutefois, il ne faudrait pas oublier que derrière ses beaux projets de revitalisation et de revalorisation se cache une ségrégation silencieuse...

Hannigan, John (1998), Fantasy City : Pleasure and Profit in the Postmodern Metropolis, Routledge, 256 pages.

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