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Boycotter Sotchi: pourquoi pénaliser les athlètes?

11/02/2014 11:57 EST | Actualisé 13/04/2014 05:12 EDT

Les jeux de la honte, désastre écologique, le plus gros scandale de corruption de l'histoire, les Olympiques de la controverse, les Poutine Games... les qualificatifs ne manquent pas pour caractériser les Jeux olympiques de Sotchi.

À la suite des différents scandales qui ont ponctué les mois précédents l'ouverture officielle, de nombreux bien-pensants ont appelé au boycottage des JO. Boycotter les jeux ? Pourquoi ? Dans le but de dénoncer l'attitude et les comportements de la Russie, clament plusieurs. Alors, je le redemande : « Devons-nous boycotter les Jeux olympiques de Sotchi ? » Avant de répondre à cette question, il importe de se demander ce qu'est un boycottage, sa signification pratique comme symbolique.

Un boycottage est un refus systématique (donc sans réflexion et/ou processus de remise en cause du comportement) de consommer les produits ou services d'une entreprise, d'une nation ou d'un évènement. Il s'agit ainsi d'une censure volontaire, d'un rejet catégorique de la part d'un individu. Alors, doit-on boycotter Sotchi 2014 ? J'ai la ferme conviction que non. Or, cela ne veut pas pour autant dire que j'approuve les agissements de Poutine et de la Russie ou encore qu'il ne doit pas y avoir une forme de contestation. Mais un boycottage ? Non, car j'estime qu'il existe d'autre façon plus efficace de diffuser un message sans pour autant punir les athlètes.

Les partisans du boycottage pourfendent pourtant qu'il y a mille et une raisons de ne pas regarder, participer ou encourager les JO. Parmi celles-ci, les « boycotteurs » indiquent avec vigueur que (1) la question des prisonniers politiques, (2) la question de la corruption, (3) le bafouage des droits humains, (4) l'exploitation des travailleurs, particulièrement migrants et (5) la destruction environnementale représentent les cinq principaux arguments de justification du boycottage. Cela dit, je suis d'avis que ces situations doivent clairement être dénoncées. Cependant, en quoi en boycottage permettrait de les solutionner ? En fait, pour être franc, le boycottage aurait, selon moi, un effet néfaste, pour ne pas dire contraire, sur la contestation issue de ces cinq situations. Je m'explique...

Prenons l'exemple des prisonniers politiques; ont-ils davantage de chances d'être libérés ou du moins entendus (par l'intermédiaire des manifestants ou autre) s'ils sont victimes indirectement d'un boycottage ? Bien sûr que non. C'est d'abord et avant tout la médiatisation de l'évènement et de la contestation qui permettra à ces prisonniers d'obtenir une certaine visibilité. Ainsi, qui dit visibilité dit conscientisation, contestation et mobilisation. Prenons, par la suite, l'exemple de la corruption... Que faire ? Les fonds détournés sont maintenant disparus; alors quelles sont les autres solutions ? Le boycottage ? Pour faire quoi ? La dénonciation publique de ce magouillage constitue la meilleure avenue pour faire la lumière sur la relation entre la mafia et les politiciens russes.

Actuellement, l'opposition se sert de la médiatisation des JO pour prendre du galon, voire pour dénoncer le gouvernement en place. Combien de temps cette situation peut-elle durer ? Pour tout dire, la fenêtre d'opportunité est assez restreinte (plus ou moins un mois) avant le retour de la dictature poutinesque. Encore une fois, le boycottage est donc l'ennemi de la contestation, dans l'optique où seule la médiatisation des J.O. assure une vitrine suffisamment importante pour conscientiser et parallèlement pour assurer une « certaine » liberté d'expression.

Il va s'en dire que la même chose peut-être affirmée pour les autres éléments scandaleux. Le boycottage - à l'exception de sa valeur symbolique, que je ne néglige guère - n'est pas un outil aussi efficace et pratique que la tribune offerte aux contestataires par le biais de la sur-médiatisation des JO.

Atteintes aux droits des homosexuels, musellement des contestataires, arrestations arbitraires, corruption et copinage incestueux, positionnement anti-écologique, négation des droits des travailleurs, tentatives de censure médiatique... La liste des infractions est longue, trop longue. Certes, il importe de décrier, de dénoncer cette mentalité moyenâgeuse et ces agissements hautement condamnables. Mais, appeler au boycottage général des Jeux olympiques, n'est-ce pas, quelque part, égoïste ? Et les athlètes dans tout ça ?

Oui, que faites-vous des athlètes, ces individus qui ont tout sacrifié pour espérer en arriver là ? Ces hommes et ces femmes sont des modèles, de véritables héros. En pensant à ces athlètes, nous nous devons de penser aux mots : sacrifices, discipline, détermination, volonté et effort. Souvent très peu rémunérés pour leur travail acharné et passionné, ces individus n'ont qu'un objectif : le dépassement de soi. Ainsi, en boycottant les JO, nous boycotterions par le fait même le travail de tous ces athlètes de haut niveau qui rarement (une fois aux quatre ans) obtiennent la chance de se mettre en valeur. Les Olympiques forment leur unique moment de gloire, leur scène pour obtenir la reconnaissance qu'ils méritent. Les JO représentent ainsi la consécration de leur travail, une consécration que nous ne devons pas altérer par le truchement d'un mauvais choix de combat. Autrement dit, il y a bien des façons de contester les pratiques de la Russie et de Poutine, tout en n'affectant pas les athlètes.

Par ailleurs, n'êtes-vous pas fiers lorsque nos athlètes québécois performent ? N'étiez-vous pas fiers de voir les trois sœurs Dufour-Lapointe en finale du ski de bosses ? De voir Charles Hamelin remporter l'or au 1500 mètres courte piste ? De voir Alexandre Bilodeau et Mikaël Kingsbury sur les deux plus hautes marches du podium olympique ? Il y a une fierté patriotique et j'en fais partie, j'en suis fier, car leur travail et leur victoire, c'est aussi le rayonnement de tout le Québec.

Je l'ai mentionné, les Jeux olympiques constituent une vitrine exceptionnelle pour diffuser des messages ; il est donc possible de critiquer et se mobiliser contre l'attitude du gouvernement russe, tout en ne boycottant pas pour autant le travail des sportifs. Par exemple, certaines entreprises ont compris qu'il était possible de se servir de la tribune olympique pour dénoncer la Russie. Google a d'ailleurs utilisé l'évènement pour démontrer son désaccord à l'endroit des mesures anti-gaies adoptées par Poutine et son gouvernement. Lors de la première journée des jeux, Google a transformé le logo de sa page d'accueil en symbole d'appui à la communauté LGBT. Sans appeler au boycottage, Google a trouvé une façon de faire un pied de nez à Moscou.

Il y a d'autres exemples, notamment plusieurs entités urbaines (dont Montréal et Québec) qui ont décidé de hisser le drapeau arc-en-ciel au-dessus de l'hôtel de ville. Voilà, une autre manière d'envoyer un message clair et hautement symbolique. Il y a dans ces agissements une reconnaissance et un respect qui transcendent les frontières. Il s'agit aussi d'une façon de démontrer que nous ne cédons pas devant la discrimination et l'intimidation.

Les États-Unis, en mettant à l'avant-scène de leur délégation deux athlètes ouvertement homosexuels (le patineur Brian Boitano et la hockeyeuse Caitlin Cahow), ont décidé de répondre aux mesures adoptées par la Russie. Le geste américain transmet un message clair et fort, soit celui d'une nation qui ne se laisse pas intimider et qui respecte la différence. Le boycottage ? Pourquoi ? Surtout lorsqu'il est possible de répondre de façon plus efficace et plus ciblée.

Certains me demanderont : « Pourquoi se servir du sport, pourquoi le politiser ? » Tout simplement parce qu'il est impossible de le dépolitiser ; c'est encore plus vrai lorsque le contexte exige un positionnement politique et une dénonciation comme c'est le cas pour les jeux de Sotchi. La Russie est une honte en matière de démocratie et de droits de l'homme... Cependant, dénigrer les JO, commander le boycottage, c'est tout simplement donner un coup d'épée dans l'eau, tout en arrosant son partenaire. C'est également nuire aux athlètes qui, depuis leur enfance, travaillent d'arrache-pied pour espérer se tailler une place parmi l'élite mondiale du sport. Au-delà du choix de bataille, il importe de choisir la bonne méthode de combat pour ne pas pénaliser injustement ceux qui devraient mériter toute notre admiration.

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