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Le 10 février, ou comment tuer le Québec

09/02/2015 11:11 EST | Actualisé 11/04/2015 05:12 EDT

On ne me fouettera jamais pour avoir écrit ce texte. Raif Badawi, lui, a été condamné à 1000 coups de fouet et 10 ans prison pour avoir blogué.

À travers l'histoire du Québec, le 10 février représente sans contredit une date sombre, une date que l'on devrait supprimer ou abhorrer, un peu comme les vendredis 13 pour les superstitieux. Un bref regard sur notre passé depuis la Conquête de 1760 montre que les moments de célébrations, survenus un 10 février, ont été rares, voire inexistants.

En fait, cette date est historiquement synonyme de: «Comment peut-on tuer le Québec?»... Oui, cette date me hante; elle me rappelle que nous ne sommes pas libres, que nous ne sommes pas maîtres chez nous, que nous sommes perpétuellement menacés. Cette date évoque, dans l'imaginaire comme dans la réalité historique, des concepts comme: assimilation, élimination, destruction, anéantissement... du peuple québécois, dans la mesure où le 10 février a servi, à maintes reprises, à mater la population canadienne-française. Vous en doutez ?

Que s'est-il passé le 10 février 1763? La ratification du Traité de Paris, selon lequel Louix VX, monarque du Royaume de France, capitule aux mains des Britanniques après plusieurs défaites marquantes: La Guadeloupe (1759), Québec (1759), Montréal (1760) et l'île de la Dominique (1761). En ce jour fatidique, pas seulement pour les Canadiens-français, mais aussi pour l'ensemble des peuples francophones, la couronne anglo-britannique, après avoir soumis la France lors de la guerre de Sept Ans, a assuré son hégémonie (culture, langue, vision marchande, etc.) sur le monde. La quasi-disparition du premier espace colonial français témoigne avec justesse de ce jour obscur, à la fois pour le Québec (oui, je sais, c'est un anachronisme), ainsi que pour l'ensemble des nations (colonies) françaises.

Et que dire du 10 février 1838? Vous vous demandez ce qui s'est passé? Rien de moins que l'adoption, par le gouvernement britannique, de la loi du 10 février, qui suspendait l'Acte constitutionnel de 1791. Mise en application par l'ennemi numéro un des Canadiens-français, le major général John Colborne, l'arrêté du 10 février 1838 imposait la loi martiale dans la totalité du Bas-Canada (Québec), en plus de retirer les pouvoirs et privilèges politiques à l'Assemblée législative - doit-on le rappeler, démocratiquement élue par la population - et de conséquemment placer l'ensemble des affaires publiques sous la direction de Colborne, un détesteur, sanguinaire, francophobe.

Cet épisode lugubre a été suivi, le lendemain 11 février 1838, par le dépôt du Rapport Durham, dans lequel John George Lambton, 1er comte de Durham, affirme que les Canadiens-français constituent une race inférieure qu'il importe d'assujettir le plus rapidement possible à la couronne britannique. Ce désir conformiste de Lord Durham avait pour principal objectif d'assimiler in extenso les anciens colons français d'Amérique afin de les convertir (par la force et/ou la stratégie) aux valeurs anglo-saxonnes, et ce dans le but ultime et exclusif d'éliminer leurs traits culturels distincts.

Les relents de la loi du 10 février et du Rapport Durham se firent sentir quatre jours plus tard avec la pendaison de 12 Patriotes canadiens-français et la déportation de 58 autres vers une colonie pénitentiaire australienne appartenant à l'Empire britannique. Ainsi, le 15 février 1839 représente une attaque franche et brutale contre les esprits libres du Bas-Canada; ce fut sans l'ombre d'un doute une tactique dissuasive et d'intimidation claire à l'égard de tous ceux qui ne suivraient pas la ligne tracée par Her Majesty the Queen Victoria! Mais ce n'était que le début...

Le 10 février 1841, suite à la rébellion des Patriotes, naissait officiellement la nouvelle Province of Canada, aussi connue sous le nom de Canada-Uni, selon la ratification de l'Acte d'Union de 1840. Cette décision de fusionner le Bas-Canada (Québec) et le Haut-Canada (Ontario) n'était pas le fruit du hasard; Ô que non! En fait, il s'agissait d'une tactique sciemment établie dans le but de noyer le pouvoir représentatif (politique et démographique) des Canadiens-français. Quoi de mieux, pour diluer une force vive, que de la marginaliser dans un univers anglo-saxon? Dans cette optique et dans l'esprit du Rapport Durham, la nouvelle Province of Canada interdisait formellement l'usage de la langue française dans l'enceinte du Parlement; une bonne façon de restreindre les droits des Canadiens-français et de les domestiquer comme des bons chiens.

Le 10 février 1841 marque également l'instauration du nouveau gouverneur du United Canada, Lord Sydenham, dit «le poulet». Un sombre jour en effet, car le poulet redéfinira, dès le début de son règne administratif, la carte des districts électoraux afin de favoriser l'élection des colons britanniques au détriment des francophones. Bien plus, Sydenham, dans le but d'empêcher l'élection des Canadiens-français, mettra en place une brigade visant à intimider les électeurs et les potentiels candidats canadiens-français. D'ailleurs, Louis-Hippolyte La Fontaine, grand défenseur du fait français, fera les frais de cette brigade, même s'il réussit à se faire élire en 1842, non sans difficulté.

Le 10 février est vraiment une date répugnante... Y a-t-il encore des sceptiques à ce sujet? Cela dit, malgré la morosité de cette date, je vous laisse sur cette citation du 13 septembre 1842, au moment où Louis-Hippolyte La Fontaine, et ce malgré l'interdiction de faire usage de la langue française dans l'enceinte du parlement, prononça son tout premier discours, devant les élus de la Province of Canada, en... français!

« Avant de venir au mérite de la question, je dois faire allusion à l'interruption de l'honorable député de Toronto, lui qu'on nous a si souvent représenté comme un ami de la population canadienne-française. A-t-il oublié déjà que j'appartiens à cette origine si horriblement maltraitée par l'Acte d'Union? Si c'était le cas, je le regretterais beaucoup. Il me demande de prononcer dans une autre langue que ma langue maternelle le premier discours que j'ai à prononcer dans cette Chambre. Je me méfie de mes forces à parler la langue anglaise. Mais je dois informer les honorables membres que quand même la connaissance de la langue anglaise me serait aussi familière que celle de la langue française, je n'en ferais pas moins mon premier discours dans la langue de mes compatriotes canadiens-français, ne fut-ce que pour protester solennellement contre cette cruelle injustice de l'Acte d'Union qui proscrit la langue maternelle d'une moitié de la population du Canada. Je le dois à mes compatriotes, je le dois à moi-même. » - Louis-Hippolyte La Fontaine

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