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Le Canada «peaceful» est sous le choc

22/10/2014 02:35 EDT | Actualisé 23/12/2014 05:12 EST

Lundi 20 octobre: une attaque à Saint-Jean-sur-Richelieu, un militaire mort, un autre blessé. Mercredi 22 octobre 2014: des fusillades à Ottawa, un soldat mort au moment d'écrire ces lignes. Même s'il y a pire tous les jours dans les pays en développement, le Canada « peaceful » est sous le choc. Celui qu'on voit cette semaine n'est pas celui qu'on aime. Certains rappellent qu'il ne faut pas compromettre notre logique et sombrer dans la peur, cette chose qui paralyse notre jugement, ce terrain sur lequel jouent les terroristes. D'autres déclarent la guerre ouverte; le Canada est en guerre mesdames et messieurs.

Le récit du Canada en tant que gardien de la paix

L'argumentaire se base sur un livre que je trouve incroyablement lucide, celui de Noah Richler. «De la fleur au fusil», publié en 2013, éclaire sur la question; les passages auxquels je me réfèrerai sont les pages 56-70 et les pages 98-127.

Le Canada gardien de la paix, issu de cette grande tradition libérale, est en réalité un mythe. La participation du Canada aux efforts de maintien de la paix témoigne d'un optimisme énorme et d'une avenue pour se détacher de l'époque noire qu'était la Seconde Guerre mondiale. Cependant, à cette époque, les gens faisaient abstraction des résultats, des réels mérites de ces missions de paix, et croyaient malgré tout à ce symbole de «gardien de la paix». En réalité, on y croyait par aveuglement, car le message respirait les valeurs humanitaires, ce qui servait une cause plus large: l'unification de la nation. Ce symbole devint emblème, devint idéal même, et servait de grande inspiration pour la nation canadienne. Les Canadiens étaient fiers de s'imaginer des citoyens du monde, et pendant plus de 50 ans, le pays ainsi uni y connut ses heures de gloire. Ce mythe devint fondateur de la nation canadienne par sa puissance, il devint une fierté nationale. Merveilleux !

Suite à la Seconde Guerre mondiale, le «Canada avait tiré une fierté considérable de sa contribution à la mise en œuvre des idéaux multilatéraux de l'ONU». À titre d'exemple d'implication du Canada, on peut parler de la Déclaration universelle des droits de l'Homme, rédigée par John Peters Humphrey, un Néo-Brunswickois, en 1948. Ensuite, on peut rappeler la crise du canal de Suez de 1956 où le «premier ministre Lester B. Pearson contribua à la création de la Force d'urgence des Nations Unies (FUNU)», une unité servant au maintien de la paix dans le monde. Grâce à cet effort, il obtint le prix Nobel de la paix. Finalement, on peut parler de «l'augmentation progressive du nombre d'interventions humanitaires conduites par l'ONU aux quatre coins du monde», ce qui dota le Canada d'une reconnaissance internationale lors des négociations, en partie grâce au personnage charismatique qu'inspirait le premier ministre libéral Pearson. De là, le Canada tirait sa fierté, ainsi qu'un certain statut en termes de politique internationale.

La première fois que le mythe fondateur national fut remis en question, c'est à la fin des années 1990. Effectivement, plusieurs difficultés font surface: la mission de l'ONU en Bosnie fut difficile, les interventions en Somalie et au Rwanda sont des échecs et un malaise s'installe concernant les tâches confiées aux militaires canadiens. L'idée générale de force internationale qu'est le Canada commence à générer colères et frustrations. On remet en question le rôle du Canada ainsi que celui de l'ONU et leur capacité à offrir des résultats concluants avec ces missions de paix. Cependant, les critiques sont limitées. Mais au fur et à mesure que la décennie avance, plus de signes se font sentir et les dépenses militaires en prennent un grand coup. Le monde tend vers un équilibre plus pacifique, suite à l'effondrement de l'Union soviétique, et la sensibilisation du public canadien à l'armée est à son plus bas. L'affaire somalienne est un vrai coup pour l'estime de la nation en tant que «gardien de la paix».

Puis surviennent des auteurs comme Jack Garnatstien, qui n'est pas favorable au mythe canadien de gardien de la paix. Dès les années 2000, il mettait de l'avant le Musée canadien de la guerre, et déplorait la difficulté à obtenir des subventions. Il ajoute même, avec un ton visiblement amer, que ce serait plus facile de trouver de l'argent pour un Musée canadien de la paix. Il se vanta d'avoir remplacé des galeries sur les missions de paix pour des expositions sur l'OTAN et NORAD. Il dénonce par la suite dans ses livres l'absence d'un «vrai» sens du passé national et d'une fierté militaire certaine. Ses propos sont tranchants et on peut lire entre les lignes qu'il trouve le mythe des missions de paix assez «faible», signe selon lui que le Canada est une nation molle, qui manque de vigueur. Il était d'ailleurs un membre très actif du Centre for Military and Strategic Studies de l'Université de Calgary, et a longtemps, avec ses collègues, «multiplié les attaques contre l'idée du Canada comme gardien de la paix».

Ensuite, on voit des journalistes faire le lien entre l'antiaméricanisme et le pacifisme canadien, une chose qu'ils qualifient de présomptueuse. L'avis de Lorne Gunter est le suivant : le pacifisme canadien est un moyen d'affirmer, pour le Canada, sa supériorité nationale, surtout devant les Américains. En effet, il dit que le lobby du maintien de la paix «apparaît comme antiaméricain» puisqu'il refuse catégoriquement les guerres, choses que les États-Unis n'ont jamais peur d'engager lorsqu'ils y voient un intérêt. De plus, il déclare que cet engagement des forces pacifistes au sein de l'ONU témoigne du fait que nos voisins sont dépassés dans leur approche et ne peuvent plus «faire office de gendarmes de la planète». Ces missions, cet idéal de maintenir la paix, servent une cause noble et libérale qui scande d'elle-même la supériorité du Canada, qui est désormais neutre sur l'échiquier géopolitique. Selon Lorne Gunter, l'attaque d'idées est réelle, puisque cette neutralité est une chose que les États-Unis n'ont jamais voulu ni réussi à atteindre, et il dénonce d'ailleurs le narcissisme déguisé ; il parle des Canadiens approuvant ces missions de paix comme des êtres «imbus d'eux-mêmes, se croyant au-dessus de la mêlée».

Renouer avec la nation guerrière ?

Dès 2006, alors que le gouvernement Harper prend le pouvoir, le Canada, autrefois une puissance bienveillante, devient une nation guerrière n'ayant que très peu (pour ne pas dire aucune) de considérations pour les opérations de paix onusiennes auxquelles il avait participé pendant plus de 50 ans. Le tout se concrétise par un revirement conservateur des anciennes politiques libérales jugées trop molles : les dispositions législatives sur l'immigration sont renforcées, le Registre des armes à feu est aboli et la Charte canadienne des droits et libertés est attaquée de plein front, pour ne nommer que celles-ci.

Aux dires du lobby militaire canadien, l'envoi des Forces canadiennes en Afghanistan pour y combattre était nécessaire pour rétablir le lien désormais rompu entre l'armée et les civils. Ainsi, en envoyant ses troupes militaires, le Canada participerait à l'amélioration de sa réputation sur la scène internationale en plus de redonner un sentiment d'utilité à ses propres Forces. De surcroît, cette intervention militaire viendrait faire table rase des interventions humanitaires inutiles et puériles : on renforçait le caractère solide et guerrier du Canada. Il fallait à tout prix que les soldats canadiens soient prêts à perdre la vie pour qu'on leur accorde quelconque valeur, et les «Casques bleus» représentaient une vision arriérée du sacrifice que devait faire la Canada à l'international. L'envoi des troupes allait montrer à tous les pays que le Canada s'impliquait désormais et qu'il était prêt à faire les sacrifices nécessaires pour la construction d'un monde meilleur.

D'ailleurs, dans le nouveau guide pour les candidats à la citoyenneté canadienne, on indique que servir dans les Forces canadiennes est une façon honorable d'apporter sa contribution au pays. Effectivement, on y mentionne l'armée à 35 reprises, alors qu'on ne mentionne le maintien de la paix qu'une seule fois. C'est significatif : ce manque de considération pour les missions de paix marque le changement de cap du Canada dans ses interventions internationales.

Le contexte international des traditions libérales

On le sait désormais, de par Lyotard et Lipovetsky, que l'homme moderne ne peut être qu'individualiste. Individualiste, dans la mesure où on place ses droits au centre de toutes décisions. Une branche de penseurs libéraux comme Charles Taylor, Daniel Weinstock et Will Kymlicka viennent utiliser cet individualisme, et le poser comme condition nécessaire au multiculturalisme. Mais comme la société, munie d'atomes en quête de repères les trouvant souvent à l'extérieur du Soi, se pose de plus en plus de questions concernant cet hyperindividualisme et ce multiculturalisme qui depuis 20 ans expose lentement ses failles. Au Québec, partagé entre la tradition républicaine et la tradition séculaire libérale, on parle d'une approche plus interculturelle, souvent vue comme une forme de fascisme par les penseurs anglo-saxons. On l'a vu lors du débat sur la Charte des valeurs.

Donc on se questionne : toutes les cultures peuvent-elles cohabiter. Puis on regarde les conflits, surtout ceux du Moyen-Orient, et on se pose encore plus de questions. On voit des gens comme le « fils du Hamas » annoncer que les chefs de l'organisation ne veulent pas discuter, ni cohabiter. Leur seule finalité est d'abord la fin d'Israël, puis la fin de l'Occident. On voit Brigitte Gabriel rappeler des faits importants, comme quoi 15 à 25% des musulmans sont radicaux, ce qui fait entre 180 et 300 millions de radicaux (islamistes?!) à travers la planète, qui ne portent par dans leur coeur l'Occident et les infidèles. Et puis, on voit des gens se revendiquant du mouvement islamiste faire des attentats au Canada.

On pourrait blâmer Harper, qui a déclaré la guerre en Afghanistan. Oui, des CF18 ont quitté l'Alberta ce lundi 20 octobre . Mais peut-on se rappeler également que le chef de l'État islamique, Abu Bakr al-Baghdadi, a déclaré la guerre à l'Ouest le 29 juin dernier. Depuis, on ne cesse de voir des décapitations, d'abord professionnelles, puis de plus en plus sanglantes et amateures sur des chants dont on peut reconnaître « Allahu akbar » au métronome.

Oui, je dirais que le Canada est désormais en guerre. Dans un contexte d'insécurité face au multiculturalisme, Harper vient probablement de renouveler son contrat. Probablement que la peur viendra justifier - à tort peut-être - une plus grande présence des troupes canadiennes au Moyen-Orient. Chose certaine, le Canada vient de rejoindre les États-Unis de par son positionnement, ce qui en fait désormais une cible. Churchill saluait ceux qui ont des ennemis, car cela témoignait que ces personnes avaient des convictions. Le Canada fait partie de ceux qui s'expriment, mais exprimons-nous la bonne chose? Une réponse par la bouche de ses canons n'est-elle pas périmée depuis 1690 ?

Je pense que nous avons le droit en Occident de nous inquiéter de la montée d'une idéologie qui a pour finalité la fin de nos valeurs et traditions datant des Lumières. Il faut par contre s'assurer de comprendre que l'idéologie n'est que la façade, en réalité, c'est une instrumentalisation de pouvoir. Quand on sait que l'EI recrute par la même méthode que recrutaient les nazis lors du Troisième Reich, ça en dit long. C'est cette instrumentalisation qu'il faut attaquer. Tout est dans la façon de le faire, et oui il faut s'assurer de ne pas laisser la peur troubler le raisonnement.

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