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La loi 62 va faire de moi une prisonnière

Empiéter sur les droits, la liberté et la dignité d'une femme n'est pas un moindre mal. C'est grave. C'est inacceptable.

19/10/2017 09:00 EDT
Getty Images/iStockphoto
Il faut rehausser le débat, il faut briser les barrières et je crois que vous avez votre part à jouer là-dedans. Car ce n'est pas en parlant de nous sans nous inclure dans la discussion que notre société pourra avancer.

J'ai appris que l'adoption du projet de loi 62 était imminente, hier, grâce à l'appel d'un journaliste de la CBC et ma première réaction a été de m'asseoir et de dire « Oh My God! », car je savais, sans connaître tous les détails de cette loi, ce que ça impliquerait.

Même si cette loi ne va affecter qu'un petit nombre de citoyennes, son impact sera énorme dans nos vies. Certains lecteurs penseront peut-être que c'est un bien moindre mal pour un meilleur vivre ensemble, mais il est faux de penser de cette manière. Empiéter sur les droits, la liberté et la dignité d'une femme n'est pas un moindre mal. C'est grave. C'est inacceptable. Ne nous sommes-nous pas battus collectivement pour la liberté de la femme? Et c'est comme ça que l'on veut la libérer, de force? Ou alors quand on parle de neutralité, on parle de neutralité pour qui? Les croix, kippa, turban, kirpan et hijab de ce monde sont-ils neutres, eux? Qui est visé par cette loi? Pas Pierre, ni Jean et encore moins Jacques!

Sortir de chez moi était déjà un vrai parcours du combattant, je me demande, ce soir quand j'irai faire mes courses, comment seront les autres clients avec moi. La semaine dernière, je me faisais insulter. Imaginez un peu maintenant que cette loi est passée et qu'elle va conforter les intolérants dans leurs idées! Comme on dit chez nous, ce ne sera pas beau. Moi qui n'ai pas de permis de conduire et qui dois me déplacer avec les transports en commun, comment je pourrai faire dorénavant pour me rendre du point A au point B si je n'ai pas les moyens de m'offrir un taxi? Et je me demande, quels autres services seront affectés?

Cette semaine, une jeune femme que je connais et qui porte aussi le niqab a dû aller déposer une plainte à la commission des droits de la personne, car les employés d'un magasin de grande surface ont refusé de la servir. Qu'est-ce que ce sera maintenant?

Le vrai problème, il est dans le dialogue de société qui stagne depuis quelques années et qui nous empêche d'avancer tous ensemble pour vers un meilleur vivre ensemble.

Le vrai problème, ce n'est ni la neutralité, ni la laïcité, ni le voile. Le vrai problème, il est dans l'ouverture et l'acceptation de l'autre. Le vrai problème, il est dans le dialogue de société qui stagne depuis quelques années et qui nous empêche d'avancer tous ensemble pour vers un meilleur vivre ensemble. La vraie solution, c'est un exercice à la fois de communication et d'éducation. Pas une loi pour essayer de camoufler le tout sous le tapis et passer à autre chose sans rien vraiment régler.

J'aimerais m'adresser aux autres médias francophones québécois. Mais où êtes-vous? La loi 62, créée par le Parti libéral québécois est une loi destinée au Québec, à une population francophone, dans un environnement francophone or je n'ai reçu aucune demande d'entrevue de votre part (je mets une parenthèse ici, je parle au « je », car je suis de loin selon moi, la plus accessible des femmes portant le niqab au Québec) aucun d'entre vous ne m'a contactée à l'exception du HuffPost, car j'y avais déjà un blogue. J'ai accordé des entrevues à CBC (anglais), CTV (encore anglais) et je viens de m'entretenir avec le New York Times (en anglais, bien entendu) au sujet de cette loi discriminatoire, sexiste et anticonstitutionnelle qui va affecter une population francophone. C'est vous que le peuple québécois regarde, écoute et lit. Beaucoup plus du moins que les médias anglophones. Nous (ici je parle au nous, car je suis en train de regrouper des consoeurs pour tenter de contester cette loi) devons sortir de l'ombre le plus possible et aller à la rencontre de la population, pour nous expliquer, nous faire connaître et cela ne peut se faire qu'avec votre aide. Il faut rehausser le débat, il faut briser les barrières et je crois que vous avez votre part à jouer là-dedans. Car ce n'est pas en parlant de nous sans nous inclure dans la discussion que notre société pourra avancer.

Vous avez compati avec mes tourments, mais les institutions étant ce qu'elles sont et la machine étant en marche, ce n'était pas possible, ma chère madame, de déroger.

J'aimerais aussi m'adresser au Parti libéral du Québec et aux institutions. Dès que j'ai pu, dès que j'ai su, je vous ai écrit, une lettre puis une autre et encore une autre. J'avais peur de vous harceler, vous la classe politique dont je respecte la fonction. Donc, je me suis retenue pour ne pas vous écrire plus. J'aurais dû insister. Mais je ne voulais pas demander d'accommodement. Je voulais juste être entendue comme citoyenne d'une démocratie. Je voulais venir devant vous, me présenter, vous partager ma réalité et plaider en vous expliquant pourquoi vous faites fausse route avec cette loi. Vous avez compati avec mes tourments, mais les institutions étant ce qu'elles sont et la machine étant en marche, ce n'était pas possible, ma chère madame, de déroger. Il faut dire qu'après trois ans au pouvoir, les prochaines élections s'approchant rapidement et la grogne qui se fait entendre face à votre inaction dans le dossier, vous avez décidé de vous précipiter, en vous disant que si vous caressez dans le bon sens du poil une majorité, la victoire des prochaines élections sera en poche, au détriment de femmes qui ne demandent qu'à cohabiter pacifiquement avec le reste de la population québécoise. Parce que vous aurez conforté les intolérants dans leurs idées, vous avez choisi de transformer nos vies tourmentées à nous les niqabi, en un enfer qui nous fera encore plus craindre pour notre sécurité, en plus de nous faire sentir comme rejetées, telles des citoyennes de second ordre.

Ça me fait réagir, car comme l'a dit une de mes consoeurs, l'Arabie saoudite a enfin permis aux femmes d'obtenir un permis de conduire alors qu'ici, dans l'une des plus grandes démocraties, l'autobus leur est maintenant interdit. (Sans parler de toutes les autres implications de cette loi,)

Dois-je vous en remercier?

Nous aurons l'occasion de nous en reparler, car je n'ai pas l'intention d'accepter ce rejet de mes droits, je refuse que vous bafouiez ma dignité.

Paix.

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