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La charte et moi: première partie

Quand je suis revenue à Montréal, en avril 2013, le gouvernement de Pauline Marois annonçait un projet de charte de la laïcité qui serait dévoilé à l'automne.

16/10/2017 09:00 EDT | Actualisé 16/10/2017 11:09 EDT
Getty Images/iStockphoto
Je voyais tout cela venir et je me demandais, ce que moi, simple citoyenne je pouvais faire pour désamorcer le tout et j'ai eu l'idée de téléphoner sur une ligne ouverte à la radio.

À une période de ma vie, j'ai cru que je n'avais pas ma place au sein de la société québécoise. Tous ces problèmes, ces drames humains, nos enfants et nos aînés laissés à leur triste sort, et moi entre les deux, qui tente juste de me faire une petite place quelque part, mais je sens de la résistance à cause de mon voile (qui au départ je le rappelle n'était pas intégral). J'ai pensé que vivre ailleurs serait la solution et j'ai essayé de partir loin, en pensant que la vie y serait meilleure. En 2009, j'ai eu la chance de partir en Algérie, pays que j'ai adoré, ça m'a tellement fait du bien de ne plus me sentir regardée parce que différente. Mais ce n'était qu'un court séjour, je suis revenue avec l'idée de partir. Non pas que je n'aimais pas mon Québec, je l'ai toujours aimé. Mais je ne m'y sentais pas à ma place.

En 2012, je suis repartie, pour le Maroc cette fois. Quelques mois qui me paraissent encore comme des années. Disons que ce fut une période marquante dans ma vie, car si avant j'étais désabusée de la société québécoise, vivre dans une petite ville aux portes du désert, entourée de troupeaux, d'injustice et de beaucoup de pauvreté, au sein d'une famille nombreuse m'a fait remettre beaucoup de choses en perspectives. Je pensais que si je vivais en pays musulman, dans une famille musulmane, les choses seraient plus simples pour moi. Mais je n'ai pas atterri dans la bonne famille. J'y ai malheureusement vécu la violence conjugale ainsi que la séquestration. Je pensais aussi que le fait d'être musulmane me permettrait d'être mieux acceptée, mais je me suis trompée dans ce cas-ci. Je n'oublierai jamais le regard de mon ex-belle-sœur quand elle m'a dit qu'elle était plus musulmane que moi puisque arabe (même si arabe ne signifie pas musulman) et moi non. Pour certains membres de cette famille, j'étais juste ça, une convertie, comme une demi-musulmane. (Attention, ce phénomène bien que réel et vécu par d'autres converties, n'est pas généralisé non plus, beaucoup de « nés musulmans » sont heureux de nous compter parmi les leurs et font tout pour nous le faire sentir. ) Bref. Il faut faire attention de ne pas mettre tout le monde dans le même panier et ce n'est pas ma mauvaise expérience qui me fera penser que le Maroc ou les Marocains et encore moins l'islam sont mauvais. Mais une des nombreuses choses que j'ai retenues de cette expérience dont j'ai pu revenir en un seul morceau grâce à mon imam qui était ici au Québec, c'est qu'il n'y a rien de mieux que la maison. Quand l'avion qui me ramenait s'est mis à survoler le territoire canadien, j'ai pleuré de joie parce que je rentrais enfin chez moi.

Quand je suis revenue à Montréal, en avril 2013, le gouvernement de Pauline Marois annonçait un projet de charte de la laïcité qui serait dévoilé à l'automne.

Quand je suis revenue à Montréal, en avril 2013, le gouvernement de Pauline Marois annonçait un projet de charte de la laïcité qui serait dévoilé à l'automne. À ce moment-là, un déclic s'est fait en moi. J'ai pu facilement me projeter dans l'avenir et voir toutes les dérives et divisions que cela apporterait. Je savais que je ne pourrais pas à moi seule arrêter ce gros monstre qui était en marche, mais j'ai senti au fond de moi que je devais faire tout ce qui était en ma capacité pour le ralentir. Peut-être que si nous mettions l'épaule à la roue, qui sait... Et comme j'en étais à reconstruire ma vie de zéro, j'ai compris une chose qui me sera essentielle pour la suite: la place qu'on a dans la vie, c'est la place qu'on prend. Et ça, c'est pour tout le monde. Personne ne vous donnera une place, encore moins votre place (on se bat tous pour survivre et avancer). Pour moi, la vie est une aventure qu'il ne faut pas avoir peur de vivre. Mais la vie est aussi un combat. En fait toutes sortes de combats. Et là, il y en avait un gros qui se présentait, comme on dit en bon québécois, je le voyais venir avec ses grands sabots. Un combat qui, bien que la charte n'ayant pas été adoptée vu la défaite du Parti Québécois, continue toujours. Je parle ici de combat, car c'est carrément devenu comme une guerre. Beaucoup de gens sont descendus dans la rue pour faire entendre leur voix. Les manifestations se sont succédé. On a beaucoup marché. Et scandé des slogans à en perdre la voix. Mais le vrai débat se passait, et se passe toujours, sur les réseaux sociaux. Une guerre de commentaires. Les inclusifs d'un côté, les identitaires de l'autre.

Je voyais tout cela venir et je me demandais, ce que moi, simple citoyenne je pouvais faire pour désamorcer le tout et j'ai eu l'idée de téléphoner sur une ligne ouverte à la radio. La première fois que j'ai appelé, je me suis présentée sous mon ancien prénom usuel (et que j'utilise toujours pour ce qui touche l'administratif) histoire d'affirmer ma part québécoise, je me suis présentée, j'ai parlé de mon niqab et j'ai posé cette question: sachant que je suis québécoise « d'origine », que je suis musulmane et voilée intégralement, selon vous, ai-je ma place au sein de cette société ? Sur le coup, il y a eu de très bonnes réactions, car à ma connaissance, c'était la première fois qu'une femme comme moi s'exprimait sur les ondes. J'ai entendu plusieurs réponses positives et ça m'a donné envie de rappeler. Mais rapidement, un groupe d'auditeurs s'est mis à déchanter, à critiquer mes interventions et me noyer sous les commentaires négatifs quand je participais à la discussion parallèle en ligne. Cela ne m'a pas pour autant démontée. Je l'ai plutôt vu comme un défi. Chez combien de ces personnes je pourrais contribuer à apporter un peu de nuance dans leur opinion concernant les musulmans, l'islam et le voile? C'est ainsi que j'ai décidé de continuer sans me douter à quel point ça allait dégénérer.

À suivre...

Paix.

De quelles religions sont les Québécois?