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Être une femme dans l'espace public

03/03/2017 09:27 EST | Actualisé 03/03/2017 09:28 EST

Récemment, j'ai eu vent que quelques femmes de ma connaissance désertaient, temporairement ou non, certaines tribunes qui étaient les leurs. Harcèlement en ligne, intimidation, violence. Sous le soleil, rien de nouveau: ce soleil qui perce une couche de patience à la fois jusqu'à ne plus en avoir. De toute manière, de la patience, pour quoi faire dans cette situation? Est-ce réellement de cela qu'il faut faire la promotion? « Vous êtes solides, intelligentes, fines. » On connaît la chanson, elle est chantée sans arrêt. Qu'il s'agisse de sexisme, d'égalité ou d'agression, la rengaine est la même : « Vous êtes fortes. Ne laissez pas les trolls gagner. »

Malheureusement, ce message qui se veut apaisant suppose une double problématique: d'une part est sous-entendue l'idée qu'une résilience hors norme et un mental d'acier sont requis afin d'obtenir une place dans l'espace public si nous sommes femmes ; d'autre part, cela suppose que celles qui ne possèdent pas ces traits de caractère sont trop faibles pour évoluer dans cet univers. Cela fait fi de l'épuisement : être tannée et/ou ne pas accepter ce traitement ne signifie pas être faible. Est également conviée la dynamique « Gagner - Perdre », or, ce n'est pas un jeu. Ces attaques virtuelles ont de réelles incidences. Les trolls ne « gagnent » pas et les femmes ne « perdent » pas lorsqu'elles décident d'aller voir ailleurs si elles y sont.

Les femmes qui se font insulter sur les réseaux sociaux n'ont pas à « être fortes », puisque cette situation ne devrait pas arriver.

Les femmes qui se font insulter sur les réseaux sociaux n'ont pas à « être fortes », puisque cette situation ne devrait pas arriver. Ce n'est pas à elles qu'incombe la tâche de changer d'attitude, de pousser leurs limites encore plus loin, toujours plus loin. Pourquoi résister à une chose de plus, qui concerne davantage ceux qui s'en font les porte-paroles (les trolls) que ces dernières? Ces gens, qui pourraient très bien passer leur chemin, mais qui, au contraire, en font leur destination.

Celle qui s'affiche avec un décolleté se fera parler des valeurs qu'elle n'aurait pas : « Salope », « Tu cherches l'attention ». Celle qui défend ses valeurs ou ses opinions se fera parler de son apparence : « Tu es moche et grosse », « Tu as les dents jaunes ». Évidemment, l'un n'exclut pas l'autre, ce qui augmente la cacophonie ambiante. On n'en sort jamais. Et que dire des militantes, des porte-paroles, qui sont soi-disant toujours trop jolies pour être prises au sérieux, que cela cache forcément quelque chose?

Dans l'espace public, la femme est trop souvent définie par ce qui lui manque ou par ce qu'elle a en trop : pas assez jeune, pas assez intéressante, trop jeune, trop jolie, pas assez jolie. Le milieu est un endroit où elle n'a pas droit de cité. La juste reconnaissance et l'être assez sont une lutte de tous les instants. Loin de s'en prendre aux idées, les trolls s'en prennent à la personne, à ce qu'elle est hors débat ; ils s'en prennent à ce qui ne concerne qu'elle-même.

Plusieurs diront : « elles le cherchent. » Défendre un point de vue semble venir de facto avec un déluge haineux ; c'est une condition sine qua non. Pourtant, il ne me semble pas avoir lu cette clause lorsque j'étais sur Facebook. Fut un temps peu lointain où j'avais mes assises sur cette plateforme. Je me rappelle assez bien de cette soirée où, à la suite d'un texte publié relativement aux craintes de mon futur rôle de mère, on m'a souhaité texto que mon fils « crève » et que je ne le connaisse jamais. N'est-ce pas un peu fort de café? Est aussi venu ce jour où des dizaines de personnes, majoritairement des hommes, en ont appelé au viol de ma personne, écrivant que j'étais une personne dévergondée qui ne savait pas se tenir. Le motif? Interroger l'imaginaire entourant la sexualité selon le fait d'être un homme ou une femme.

Malgré la masse de témoignages sans cesse grandissante, j'ai la fâcheuse impression que cela ne reste qu'anecdotique. On trouve ça épouvantable, on ne comprend pas comment est-ce possible, mais les consciences ne s'éveillent que trop peu. Cessons de dire aux femmes qu'elles doivent être fortes en toutes circonstances sous prétexte qu'elles peuvent l'être.

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