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Tunis : premiers jours, premiers constats

29/09/2013 10:37 EDT | Actualisé 30/11/2013 05:12 EST

À tous mes lecteurs tunisiens, depuis quelques semaines, le Québec vit un débat intense sur le port des signes confessionnels dans le secteur public. Il m'importait de présenter à mes lecteurs québécois mes premiers constats sur ce même débat en Tunisie.

Avant de débuter un emploi ou une session d'étude à l'étranger, il est primordial de consacrer les premières semaines à s'adapter au rythme du pays d'accueil. Suivant ce conseil, j'ai décidé de réserver trois semaines de l'été pour redécouvrir et surtout, prendre la mesure des changements qui ont marqué la Tunisie depuis la chute de l'ancien régime. (Je vous invite à consulter mon premier billet afin de comprendre les motifs de ma venue en Tunisie dans le cadre d'un échange Université Laval - Université de Carthage).

Depuis ma dernière visite en Tunisie, plusieurs événements majeurs ont marqué l'actualité, notamment, l'élection de l'assemblée constituante, l'assassinat de deux personnalités politiques de la gauche tunisienne et l'arrestation de militants politiques dont le rappeur Weld el 15 et la Femen Amina.

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Toutefois, malgré cette agitation politique, force est de constater que le quotidien des Tunisois suit son rythme habituel... à quelques détails près. En effet, depuis mon arrivée en Tunisie, j'ai constaté une certaine polarisation de la société tunisienne en ce qui a trait aux comportements et aux attitudes des gens. Avant tout, il importe de comprendre qu'il existe deux lectures de l'islam en Tunisie, soit la vision conservatrice, laquelle prône l'application d'un code de vie plus traditionnel inspiré de certains rites islamiques (par exemple, exiger la fermeture des cafés et restaurants lorsque le soleil est levé, pendant la période du ramadan) et la vision destourienne, adhérant à l'idée d'un islam moderne appuyé sur les principes du nationalisme tunisien et d'une déconfessionnalisation de la société.

Avant la révolution, sous le régime de Ben Ali, c'est l'islam d'inspiration destourienne qui avait préséance. Le port du hijab (voile islamique) et de la barbe islamique étaient marginaux. Cette vision de la société tunisienne est l'héritage du fondateur de la république, Habib Bourguiba (président de 1957 à 1987). Autour d'un café, le bloguer tunisien Mtira m'a résumé, à sa manière, ce personnage politique important.

« Habib Bourguiba était un dictateur islamique éclairé, qui assumait son statut de dictateur et se proclamait père de la nation. Celui-ci avait une lecture moderne de l'islam et guidait le peuple tunisien en appliquant les principes d'un nationalisme "perçu" laïc par les moins avertis, mais qui trouvait racine dans la tradition de la religion musulmane. La religion musulmane se caractérise par la rupture avec la notion chrétienne de clergé. L'État-nation exerce à la fois le pouvoir politique et le pouvoir religieux. C'est l'État qui dicte au musulman comment celui-ci doit pratiquer l'islam. »

L'imposition d'un islam moderniste par Bourguiba a permis la mise en place de réformes analogues à celles qu'à connues le Québec lors de la Révolution tranquille, notamment, la nationalisation des systèmes de santé et d'éducation. La déconfessionnalisation de la société tunisienne fut aussi caractérisée par l'application de certaines balises au port de signes religieux ou confessionnels. En 1981, une circulaire fut émise par le gouvernement afin d'interdire le port de tout habit confessionnel (dont celui du hijab) dans le secteur de l'éducation. Dans les années 1990, cette interdiction fut étendue à tout le secteur public ainsi qu'au secteur privé. Toutefois, quelques années avant la révolution de janvier 2011, l'imposition d'un islam moderniste avait été quelque peu atténuée par le gouvernement.

Sans avoir fait de décompte précis, je dirais qu'aujourd'hui, environ 30% des femmes tunisiennes portent le hijab. Contrairement à ce que j'avais pu observer, il y a trois ans, il est maintenant possible d'apercevoir des femmes portant le niqab et des hommes portant la barbe djihadiste.

Ce n'est pas seulement au Québec où la question du port des signes religieux prend une place importante. Depuis la révolution, la Tunisie vit un processus de réflexion similaire afin de déterminer quel islam devrait être appliqué à la société.

Cette manifestation beaucoup plus affirmée d'un choix maintenant possible entre les différentes interprétations de l'islam est inhabituelle pour le peuple tunisien et celui-ci me semble plutôt déstabilisé à cet égard. En effet, comme le signalait Mtira, les musulmans sunnites sont plutôt habitués à se faire dicter par l'État la façon avec laquelle l'islam doit être pratiqué. À mon avis, la notion de libre choix individuel entre l'adhésion à un islam moderniste ou conservateur, dans la société tunisienne, est un concept auquel n'adhère encore qu'une minorité de la population.

La démocratie libérale qu'on voit poindre progressivement en Tunisie est certainement une piste de solution à cette polarisation d'interprétation de l'islam. La pluralité idéologique favorisée par la démocratie pourrait bien constituer une condition gagnante qui permettra éventuellement aux conservateurs et modernistes de mieux cohabiter. Selon moi, il ne sera désormais plus possible, pour quiconque dirigera l'état tunisien, de dicter une (sa) vision unique de l'islam.

Autre fait intéressant, depuis la chute du régime, l'absence d'une idéologie unique a laissé place à la naissance de nouvelles cultures «underground» dont celle du reggae tunisien. Désormais, il n'est pas rare de croiser, au centre-ville de Tunis, de jeunes Tunisiennes ou Tunisiens qui expriment leur adhésion à ce style de vie. Pour ces jeunes, l'appartenance à une culture marginale est une façon d'exprimer qu'ils ne trouvent pas nécessairement leur compte dans le débat politique actuel. D'ailleurs, depuis mon arrivée, j'ai eu la chance d'assister à mon premier concert reggae à Tunis où le groupe Nouveau Système a offert une prestation devant un public déjà conquis. Je me permets de partager un de leur vidéo.


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