Vincent Geloso

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La Révolution tranquille et la Grande Noirceur: un regard révisionniste

Publication: 05/06/2012 06:58

Au même jour le 22 juin 1960, il y a donc 52 ans, le Québec mettait un terme au règne de l'Union Nationale qui dirigeait la province depuis 1944. C'était aussi le début de qu'on appelle maintenant la « Révolution tranquille » et la fin de la « Grande Noirceur ». Le premier exemplifie la modernisation du Québec, le second est utilisé pour décrire une période de stagnation ou de retardation pendant le règne de Maurice Duplessis et son Union Nationale. Enfin, c'est ce qu'on essaie de nous faire croire.

Il y a maintenant trois ans lors de mon arrivée à la London School of Economics, j'ai entamé un minutieux ouvrage de collection de données pour étudier la transition de la « Grande Noirceur » à la « Révolution tranquille ». Au cours de mon travail, j'ai été sidéré de voir la pauvreté des livres d'histoire en termes de statistiques pourtant si facilement disponibles dans les recensements, annuaires statistiques, enquêtes et journaux financiers de l'époque. J'ai été encore plus frappé de remarquer que la « Grande Noirceur » n'avait rien d'une stagnation, mais plutôt d'une période de rattrapage rapide après des décennies de déclin et d'industrialisation manquée. De plus, la « Révolution tranquille » n'avait pas les grandes allures de révolutionnaire qu'on lui attribue.

Déclin avant la Seconde Guerre mondiale

Alors que le Canada entamait son industrialisation à l'aube du 20e siècle, le Québec manque le train. En pourcentage de l'Ontario, les salaires et la production par employés ajustés pour l'inflation étaient respectivement de 97% et 101% en 1905. En 1919, on parlait de 75% et 77%, une proportion qui était restée sensiblement identique jusqu'en 1939. Relativement aux États-Unis et à l'Ontario, le revenu personnel réel des Québécois décline au cours des années 1920 jusqu'à la Seconde Guerre mondiale. En considérant l'impact des taxes et impôts sur le revenu, ce déclin devient plus prononcé. Les recensements montrent qu'entre 1921 et 1941, les gains annuels totaux des habitants de Montréal et de Québec chutent en pourcentage des habitants de Toronto.

Même s'il n'y a pas de mesure pour le produit intérieur brut de l'Ontario avant 1960 (rendant impossible la comparaison avec le Québec), cette mesure est disponible pour le Québec et le Canada. En 1926, le Québec avait un PIB réel par habitant équivalent à 94,9% de celui des Canadiens. En 1939, on parle plutôt de 93,4% et donc d'une stagnation. Relativement aux États-Unis, il y a un déclin très prononcé jusqu'à 1939 qui s'accélère pendant la guerre pour tomber à 54%. Quant à l'Ontario, il y a une autre mesure disponible, le revenu personnel disponible qui démontre qu'en 1926, les Québécois gagnaient 68,2% de ce que les Ontariens gagnaient comparativement à 63,6% en 1939 et 61,2% en 1945.

Le déclin n'est pas qu'économique! Il se produit aussi sur le plan de l'éducation. Les données des recensements extraites par Chris Minns de la London School of Economics et sa collègue Mary McKinnon montrent que le Québec a perdu une avance qu'il possédait sur l'Ontario et le reste du Canada. En 1901, les écoliers et élèves du Québec qui étaient présents en classe (et non pas seulement inscrit) représentaient 40.74% de la population âgée entre 5 et 19 ans comparativement à 39.97% en Ontario et 38.25 % au Canada. En 1931, le Québec avait perdu sa mince avance même si la proportion s'était hissée à 51.9% puisque celles de l'Ontario et du Canada avait augmenté à 61.5% et 55.5%. Quant à la population aux études post-secondaires en pourcentage des personnes âgées entre 20 et 24 ans, elle diminue relativement à l'Ontario entre 1925 et 1940.

Les seuls indicateurs positifs sont ceux de l'espérance de vie et de la mortalité infantile. Le Québec rattrape un large échantillon de provinces canadiennes, de pays industrialisés et non-industrialisés en termes de mortalité infantile. Toutefois, l'écart demeure gigantesque. En 1924, le Québec est 60% au-dessus de la moyenne de cet échantillon comparativement à 45% en 1939. Relativement à l'Ontario, le Québec perd du terrain quant à la mortalité infantile. Même sur le plan de l'espérance de vie, l'écart se creuse face à l'Ontario : 5,45 ans d'écart en 1921 contre 5,63 en 1939.

Avant la guerre, le Québec décline sur tous les plans et c'est seulement après la guerre - pendant la soi-disant Grande Noirceur - qu'il commence son rattrapage.

Rattrapage après la Seconde Guerre mondiale

Avant 1939, le meilleur scénario indique que le Québec se développait en parallèle au Canada - il ne le rattrapait. Après la guerre jusqu'à 1960, c'est l'inverse. Il rattrape l'Ontario (il passe de 61,2% à 72,2%) en ce qui concerne le revenu personnel disponible et il efface une partie importante de l'écart qu'il avait creusé avec les États-Unis. Entre 1945 et 1960, les Québécois ont vu leurs revenus réels augmenter de 31% et leurs revenus disponibles de 33%. Par comparaison, les Canadiens ont vu leur revenu augmenter de 26% et leurs revenus disponibles (corrigés pour impôts) de 25%.

Dans les ménages québécois, on retrouve de plus en plus de biens ménagers qui ont contribué à réduire l'importance des corvées ménagères pour les femmes à la maison. L'écart au niveau des réfrigérateurs entre le Québec et l'Ontario se rétrécit, le Québec accentue son avance au niveau de la plomberie intérieure. Le progrès au niveau de ses deux indicateurs ne devrait pas être sous-estimé puisque la littérature économique a identifié un lien entre ces biens et la présence des femmes sur le marché du travail.

Même sur le plan de l'éducation, il y a un rattrapage qui se produit. Alors que l'écart demeurait stable entre le Québec et l'Ontario entre 1925 et 1945, il se renfermait par la suite. En 1945, la proportion des élèves et écoliers présents à l'école relativement à la population âgée de moins de 14 ans était de 44,3% comparativement à 60,5 % en Ontario. En 1960, on parlait de 55,9% au Québec et de 66% en Ontario. Au niveau post-secondaire, la population d'étudiants au niveau postsecondaire en pourcentage de la population âgée entre 20 et 24 ans au Québec dépasse l'Ontario à partir de 1955. Sur le plan de la santé, le Québec entame un rattrapage rapide et continu relativement à l'Ontario. Par exemple, en 1960 l'écart pour l'espérance de vie entre le Québec et l'Ontario est de seulement 0,84 ans.

Sur le plan des mœurs sociales, on voit aussi un changement important. À partir de 1948, il est estimé qu'entre 30 et 50% des catholiques de Montréal cessèrent d'aller à l'Église pour célébrer la messe. Le nombre de naissances par 1,000 habitants diminue rapidement et atteint le niveau de l'Ontario, les divorces augmentent rapidement et le nombre de mariages par 1,000 habitants diminue continuellement. L'emprise de l'Église sur le comportement privé des Québécois semble commencer à s'effriter. Même les effectifs religieux par 1,000 habitants commencent leur déclin.

En gros, la Grande Noirceur est une période de rattrapage et de modernisation intense!

Une Révolution, vraiment?

Est-ce que la Révolution tranquille était vraiment une révolution? À certains égards, c'est le cas - particulièrement sur le plan de l'éducation. Toutefois, le rythme de progrès du Québec relativement au reste du Canada, Ontario ou États-Unis ne change pas. Il continue de rattraper à un rythme sensiblement égal en dépit de l'explosion des dépenses publiques et de la dette du Québec - qui avait diminué en ajustant pour l'inflation entre 1945 et 1960.

Si la Grande Noirceur n'était pas si obscure que nous laissent croire les livres d'histoire, comment qualifier la Révolution tranquille? Après tout, si la Grande Noirceur n'est pas si noire qu'on le prétend, la Révolution tranquille est aussi moins révolutionnaire qu'on ne prétend. À l'occasion du 52e anniversaire de l'élection qui a marqué le début de la Révolution tranquille, peut-être est-il temps de rouvrir nos livres d'histoire?

 
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