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Gabriel Nadeau-Dubois: chevalier des monopoles et des cartels?

19/11/2013 12:29 EST | Actualisé 18/01/2014 05:12 EST

Dans un article récent publié sur le Huffington Post Québec, Gabriel Nadeau-Dubois s'est porté à la défense du prix unique du livre en affirmant qu'il s'agissait d'une mesure qui stimulerait la culture québécoise. Cette mesure, qui fixerait les prix pour qu'il soit impossible pour les détaillants d'offrir des rabais supérieurs à 10 % du prix suggéré dans les mois suivants la sortie d'un nouveau titre, aurait pour conséquence de nuire à la culture québécoise. En fait, Gabriel Nadeau-Dubois se fait le défenseur d'un cartel d'éditeurs et de libraires qui veulent siphonner les poches des consommateurs en se drapant de belles vertus, mais qui n'ont aucun égard pour les conséquences de leurs propositions.

Une mesure socialement régressive

Lorsqu'on augmente le prix d'un bien, les gens en achètent moins, il s'agit là d'un principe économique élémentaire. Généralement, il est admis que pour les nouveautés littéraires (qui excluent les livres scolaires et religieux), chaque augmentation de 1% des prix sera accompagnée par une réduction des ventes allant entre 1,5% et 3%. À partir de ces estimations basées sur la France, le Danemark, la Norvège, les États-Unis et l'Allemagne puis en utilisant des hypothèses conservatrices, nous estimons que la réduction des rabais sur les nouveautés réduira les ventes de livre au Québec de 14,2%.

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La mesure n'affectera pas grandement des lecteurs avides, seulement les gens qui sont déjà peu portés à lire : c'est-à-dire ceux qui ont peu d'éducation et un faible revenu. Ce sont d'ailleurs ces individus qui acquièrent leurs livres chez certaines grandes surfaces. Selon les enquêtes de Statistique Canada sur les dépenses des ménages, 26% des Québécois n'ont aucun diplôme scolaire (contre 14% en Ontario et 16% dans le reste du Canada). Ce segment de la population déclare aussi des revenus nettement inférieurs à la moyenne provinciale. Le prix unique du livre sera ressenti principalement par ces individus. Lorsqu'une mesure affecte négativement les plus pauvres et les moins éduqués et qu'elle n'affecte pas ceux qui sont plus riches et plus instruits, on dit qu'elle est socialement régressive. Pour quelqu'un qui se targue de défendre la justice sociale, M. Nadeau-Dubois envoie le ballon dans son propre but.

Une mesure suffocante culturellement

Les rabais offerts par les grandes surfaces permettent aussi d'augmenter l'offre de titres littéraires. Il en est ainsi parce que les grandes surfaces réduisent les coûts de gestion, d'inventaires et de manutention des éditeurs et distributeurs tout en assurant un haut niveau de ventes. Il en résulte que les risques pour les éditeurs et distributeurs diminuent, leur permettant ainsi d'augmenter le nombre de titres qu'ils acceptent de publier. C'est d'ailleurs ce qui s'est produit en Grande-Bretagne. Depuis l'abolition du prix unique au cours des années 1990, les éditeurs du pays ont publié un nombre croissant de titres. En plus, le prix moyen des 5000 titres les plus populaires continue de diminuer d'année en année. Au même moment, les éditeurs ont accepté de publier des livres qui, par le passé, auraient nécessité des prix de vente prohibitifs pour les consommateurs, tant et si bien qu'ils ne se rendaient jamais sur les rayons des librairies. Malgré le fait qu'il soit toujours nécessaire d'exiger des prix relativement élevés, la réduction des risques et des coûts pour les éditeurs leur permet de rendre ces livres disponibles. Au même moment en Allemagne, où le prix unique du livre est demeuré en vigueur, le nombre de nouveaux titres a stagné. Ces résultats sont confirmés à plus grande échelle dans de nombreuses études économiques rigoureuses : là où il y a un prix unique du livre, il y a une réduction de l'offre de nouveautés littéraires.

Il est faux d'affirmer que les livres offerts par les grandes surfaces sont d'une qualité inférieure. En Grande-Bretagne, le géant Tesco (l'équivalent britannique de Wal-Mart), offre le livre de l'historien britanno-américain Niall Ferguson (The Great Degeneration) ou celui des économistes Daron Acemoglu et James Robinson (Why Nations Fail) à des rabais variant entre 30% et 40%. Aux États-Unis, on peut acquérir une copie de Rome's Last Citizen : The Life and Legacy of Cato - une biographie d'un sénateur romain de l'antiquité - chez Wal-Mart à près de 60% de rabais. Au Québec, le livre d'Éric Bédard (L'histoire du Québec pour les nuls) - est aussi disponible chez Costco comme l'est la traduction de la magnifique biographie d'Abraham Lincoln écrite par l'Américaine Doris Keating. Les grandes surfaces permettent aux lecteurs d'accéder aux travaux des académiques qui font l'effort incroyable de vulgariser leurs propos afin de communiquer avec un vaste public.

Le défenseur des cartels et des monopoles

Alors que les nouvelles technologies révolutionnent le monde de la lecture et la démocratisent à un point qui n'a jamais même été imaginé par le passé, il faut se demander quel agenda M.Nadeau-Dubois défend? Les principaux gagnants de cette mesure seront les éditeurs qui pourront dicter les prix. Il ne s'agit rien de moins qu'un cartel qui sera légalisé. Tout le monde le dénoncerait s'il proposait une mesure similaire pour les compagnies pétrolières - lui-même en premier. Alors, pourquoi prétend-il défendre l'intérêt supérieur du peuple? Agent des éditeurs, M.Nadeau-Dubois sert l'intérêt d'une clique d'entreprises politiquement connectées qui demandent du capitalisme d'État sous des airs de champions de la vertu. Il est ainsi passé de «défenseur de la justice sociale» à «défenseur des grands intérêts corporatifs» - triste dérive.

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