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Travail et mariage précoce: les enfants privés d’enfance au Mali

Pour la famille, marier une fille, c'est une bouche de moins à nourrir ainsi que la réception d'une dot précieuse, sous la forme de bétail.

09/11/2017 06:37 EST | Actualisé 09/11/2017 06:37 EST
UNICEF Eliane Luthi
Daby dort sur le dos de sa mère pendant que celle-ci drague la rivière à la recherche d’or dans l’ouest du Mali.

« J'ai l'habitude des difficultés », me confie Cira Kanote, 16 ans. Penchée sur une rivière opaque, sa petite fille attachée à son dos, la jeune fille ramasse de la boue dans sa calebasse, un récipient fabriqué à partir de courge, avant de la passer attentivement au crible.

Mariée dès l'âge de 14 ans à un homme de 36 ans, Cira est immédiatement tombée enceinte. Elle a eu une grossesse difficile. En se réveillant un matin, à la fin du premier mois, elle a découvert que son mari avait fait ses valises. Son beau-père, Ousmane, 65 ans, lui a annoncé qu'il était parti chercher du travail en Guinée équatoriale. Cira n'a pas eu de nouvelles de lui depuis.

La jeune fille a mené sa grossesse à terme et a donné naissance à une fille qu'elle a appelée Daby, du nom d'un oiseau de la région. Sa fille est chétive, me dit-elle. Sous la chaleur écrasante de ce matin de mai dans la région de Kayes, dans l'ouest du Mali, le front de la petite fille est constellé de perles de sueur. Elle dort par à-coups pendant que sa mère travaille.

Dans la commune de Kossaba, l'histoire de Cira n'a rien d'inhabituel. D'après le comité de direction de l'établissement primaire, toutes les filles du village sont mariées ou promises à un homme avant même d'avoir 18 ans. Une fois mariée, presque aucune de ces enfants ne finit sa scolarité.

Pour la famille, marier une fille, c'est une bouche de moins à nourrir ainsi que la réception d'une dot précieuse, sous la forme de bétail, généralement.

Les garçons aussi abandonnent l'école, mais en raison de la pauvreté et de la répartition traditionnelle des rôles hommes-femmes, il est particulièrement difficile de convaincre les parents d'envoyer leur fille à l'école et de la laisser poursuivre sa scolarité. Pour la famille, marier une fille, c'est une bouche de moins à nourrir ainsi que la réception d'une dot précieuse, sous la forme de bétail, généralement.

Cira a trois frères et sœurs. Sur la fratrie, seul son frère continue d'aller à l'école, les trois filles, elles, sont mariées ou travaillent.

Tous les matins, vers 10 heures, Cira arrive avec sa fille sur le champ aurifère. Sa journée de travail est alors déjà bien entamée. Chaque jour, la jeune fille se réveille avant le lever du soleil. Après s'être lavée, elle balaie la maison et la cour et prépare le petit-déjeuner pour sa belle-famille. Ce n'est qu'après avoir effectué toutes ces tâches qu'elle peut enfin sortir pour gagner sa vie. Les filles avec qui elle travaille ont une histoire comparable : toutes sont mariées à un homme de 20 ans leur aîné, que leur famille a choisi pour elles.

UNICEF Eliane Luthi
Cira s'occupe des corvées ménagères au petit matin avant de partir travailler sur un champ aurifère des environs.

Cira regrette d'avoir dû arrêter l'école. « J'aimais l'école », se souvient-elle, nostalgique. « C'est une bonne chose, l'école. » Avant, elle rêvait de devenir agente de santé communautaire. Le centre de santé le plus proche se trouve dans le village voisin. Pendant la saison des pluies, lorsque les routes sont inondées, les familles du village n'ont aucun moyen de s'y rendre et doivent se reposer sur la médecine traditionnelle et les plantes.

J'ai demandé à Cira si elle trouvait sa vie difficile. Elle ne voit pas les choses de cette façon. Elle a la même vie que toutes les jeunes femmes de la région. Mais elle trouve son travail dans le champ pénible et se plaint des lourdes charges qu'elle doit parfois porter.

« Le mariage précoce est un véritable problème », explique Salif Kebe, directeur de l'école élémentaire de Kossaba. « Les filles sont données en mariage très jeunes, parfois dès la deuxième ou la troisième année de l'enseignement élémentaire. Je me rends dans les familles pour expliquer aux parents qu'ils devraient laisser leur fille étudier. J'essaie de les convaincre de leur permettre de terminer le secondaire. »

La grande majorité des filles (89 %) a subi une mutilation génitale féminine, ce qui rend la grossesse encore plus difficile.

Salif Kebe et l'ensemble des personnes qui s'efforcent de promouvoir l'éducation des filles font face à une tâche monumentale. Au Mali, une proportion vertigineuse de filles (49 %) est mariée avant l'âge de 18 ans. Pour la majorité d'entre elles, cela signifie abandonner l'école : dans la région de Kayes, seuls 12 % des filles vont au bout de l'enseignement primaire. Le mariage précoce est aussi synonyme de travail des enfants et de grossesses précoces. La grande majorité des filles (89 %) a subi une mutilation génitale féminine, ce qui rend la grossesse encore plus difficile.

UNICEF Eliane Luthi
Cira avec sa fille, Daby, dans ses bras. La jeune fille a été donnée en mariage à 14 ans à un homme qui a quitté le Mali pour trouver du travail.

Le père de Cira regrette qu'il n'y ait pas d'école secondaire dans le village. Si cela avait été le cas, Cira aurait peut-être eu un destin différent. Mais le lycée le plus proche se trouve dans la commune voisine.

Cira ne connaît que très peu son mari, qui l'a abandonnée très tôt, et ne saurait dire si elle aurait une vie meilleure en l'ayant à ses côtés. L'année dernière, cependant, il a envoyé de l'argent. Ousmane, le beau-père de la jeune fille, qui est aveugle, était fou de joie. Avec cet argent, ses fils ont construit une grande maison. Dans un village où tout le monde vit dans une simple hutte avec un toit en paille, cette longue maison avec ses murs solides et son toit en tôle suscite l'envie des voisins. Une fois la maison terminée, les enfants d'Ousmane l'ont conduit à l'intérieur afin qu'il touche les murs. Cira vit désormais dans cette nouvelle maison avec Daby et sa belle-famille.

Mais pour Cira, avoir la plus belle maison du village est une maigre consolation face à la dure réalité de sa vie.

Le simple fait de disposer de cahiers et de crayons peut influencer la décision des parents d'envoyer ou non leur enfant à l'école.

Dans la région de Kayes, grâce au soutien de la Norvège, l'UNICEF distribue actuellement plus de 14 000 kits scolaires à des enfants susceptibles de devoir abandonner l'école. Le simple fait de disposer de cahiers et de crayons peut influencer la décision des parents d'envoyer ou non leur enfant à l'école. Nous procédons également à la mise en place de 60 centres, équipés de bureaux et de bancs, pour aider des enfants comme Cira à retourner à l'école. Les enfants y suivent un programme d'études spécialisé sur neuf mois afin de les préparer à reprendre la scolarité formelle l'année suivante.

Cependant, ces enfants ont besoin de bien plus d'aide et de ressources. Il est de notre responsabilité à tous de garantir que des enfants comme Cira vivent une véritable enfance, sur les bancs de l'école, et non pas dans la peau d'une jeune maman de 16 ans qui doit gagner sa vie dans un champ aurifère.

Eliane Luthi est Chef de la communication pour l'UNICEF au Mali.

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