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Quand les «biocrates» redéfinissent l'humanité

06/06/2014 01:09 EDT | Actualisé 05/08/2014 05:12 EDT

Ce billet du blogue Un seul monde a été écrit par Émilie Robert, candidate au doctorat en santé publique à l'Université de Montréal et stagiaire senior du Programme interuniversitaire de formation en recherche en santé mondiale (Santé-Cap). L'auteure tient à remercier Olivier Asselin, Pascal Hermet, Marie Malo et Valéry Ridde pour leur relecture critique de ce billet.

En mai 2014, Tobias Rees, professeur au Département de sciences sociales en médecine de l'Université McGill, présentait ses travaux aux stagiaires de Santé-Cap, un programme de formation en recherche en santé mondiale.

Le Pr Rees s'intéresse aux évènements qui modifient la façon dont nous pensons l'être humain et l'humanité. Accueilli par la Fondation Bill & Melinda Gates, qui finance plusieurs projets en santé mondiale, il en étudie l'action et ses conséquences sur la conception de l'humanité. Ses observations soulèvent trois enjeux auxquels sont confrontés tant les chercheurs que les citoyens.

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Le projet d'une « humanité biologique globale » selon la Fondation Gates

Avant d'aborder ces enjeux, revenons sur les constats du Pr Rees. Selon lui, l'humanité est un projet porté par différents acteurs au cours de l'Histoire et qui représente ce que l'on souhaite créer ensemble en tant qu'êtres humains. Le projet d'humanité porté par la Fondation Gates prend ainsi la forme d'une « humanité biologique globale » : le point commun à tous les êtres humains est le fait que nous sommes avant tout des êtres biologiques, « produits d'une histoire partagée de l'évolution ».

Cette vision succèderait aux projets d'humanité fondés auparavant sur l'appartenance à l'État-nation, qui en était le garant. Or ces projets s'effritent : les politiques d'ajustement structurel longtemps promues par la Banque Mondiale et le Fonds monétaire international dans les pays en développement, le démantèlement progressif des services publics qui n'épargne plus l'Europe, et la promotion de l'entreprenariat comme mode de gestion publique affaiblissent l'État providence. Simultanément, l'apparition de pouvoirs non étatiques, telles que les institutions européennes, l'Organisation mondiale du commerce, ou les multinationales, fragilise l'État-nation.

L'affaiblissement de ces espaces de protection de l'humanité permettrait donc à des acteurs, comme la Fondation Gates, de proposer un nouveau projet d'humanité. Ce projet est fondé sur une vision biomédicale de la vie et une représentation économique de la fonction de l'être humain - plutôt que sociale ou politique - explicites dans la mission de la Fondation. Dans cette perspective, on se préoccupe avant tout de la production de vaccins et de médicaments, et de l'utilisation de nouvelles technologies et de processus de saine gestion. Ainsi, la Fondation investit massivement dans la recherche pour un vaccin contre le VIH dans le cadre de la Global HIV Vaccine Enterprise.

La négation des déterminants sociaux de la santé

Le premier enjeu soulevé par les travaux de Tobias Rees concerne la définition de la santé adoptée par la Fondation Gates.

La perspective d'humanité biologique globale réduit celle-ci au simple bon fonctionnement des organes, nous conduisant bien loin de la définition inscrite dans la Constitution de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), qui inclut le bien-être physique, mental et social. Pourtant, cette conception conservatrice revient inlassablement sur le devant de la scène. Elle menace encore aujourd'hui les travaux sur le programme de développement pour l'après-2015. Ainsi, l'objectif de couverture sanitaire universelle accorde une importance démesurée aux services de santé, au détriment des déterminants sociaux de la santé. La Charte d'Ottawa, la 62e Assemblée mondiale de la santé et d'autres s'accordent pourtant sur la nécessité d'agir sur ces déterminants afin de réduire les inégalités de santé.

En niant ces déterminants, la Fondation Gates refuse de reconnaître les causes des inégalités sociales de santé, dont la répartition des richesses. Plusieurs philanthropes partagent cette posture : à Glasgow, ceux-ci expliquent notamment l'espérance de vie inférieure à 60 ans des plus pauvres par la surconsommation de fish & chips, sans s'interroger sur leurs conditions de vie ou l'origine de leur pauvreté. Mais peut-on s'étonner de leur inaction à cet égard, considérant leurs intérêts à maintenir le statu quo?

L'expression de la parole citoyenne face aux « philanthrocapitalistes »

Le second enjeu porte sur les possibilités d'intervention du citoyen face à l'(in)action des philanthrocapitalistes, ces milliardaires qui appliquent un mode de gestion capitaliste à la philanthropie.

Détenteurs d'une autonomie financière incroyable et investis d'une mission défiant toute contradiction (qui peut s'opposer à « sauver des vies »?), ils peuvent faire fi de toute imputabilité envers les citoyens. D'ailleurs, la Constitution de l'OMS ne concerne que les 61 États signataires de 1946, et non les acteurs privés. Or, leur influence dans la sphère publique est grandissante. Au Québec, par exemple, la Fondation Chagnon est critiquée pour son influence sur les politiques publiques.

Dans une conception de l'humanité défendue par l'État-nation, la démocratie donne une voix aux citoyens. Cette voix perd son autorité dans un contexte d'affaiblissement de l'État-nation. Les taux d'abstention aux dernières élections européennes montrent en outre que les citoyens ne croient plus en ce moyen d'expression. Quelles sont alors les alternatives à la parole démocratique? Comment faire valoir une voix collective face au pouvoir de l'argent? Les acteurs associatifs qui parlent au nom des plus vulnérables sont-ils un contre-pouvoir plus légitime? Les médias sociaux sembleraient une voie prometteuse. Mais est-elle suffisante?

Un anthropologue à la Fondation Gates: les risques du métier

Le troisième enjeu concerne la présence de l'anthropologue au sein de la Fondation. Quel est en effet l'intérêt de cette dernière à accueillir le Pr Tobias Rees?

La réponse à cette question est apparue au cours d'une réunion avec les membres de la Fondation. Le Pr Rees y distinguait les « biocrates », soutenant une vision biomédicale de la santé, comme les membres de la Fondation, des « sociocrates », mettant l'accent sur les conditions sociales de la santé. La réaction de l'auditoire est excellente : le qualificatif « biocrate » plaît à tous. Tobias Rees réalise que la Fondation se cherchait une identité et que son rôle a été de la lui conférer.

Face à l'enthousiasme de la Fondation, n'existe-t-il pas un risque éthique dans la continuité du partenariat entre le chercheur et son objet de recherche? En effet, bien que le Pr Rees observe une distance critique nécessaire, ses travaux ont contribué, malgré lui, à servir les intérêts d'un acteur dont les pouvoirs financier et symbolique sont considérables. En poursuivant ce partenariat, le risque d'instrumentalisation - consciente ou non - du chercheur et de sa recherche s'accroît. Le jeu en vaut-il la chandelle?

Si les citoyens peuvent s'inquiéter de l'hégémonie du mode de pensée revendiquée par des acteurs comme la Fondation Gates, les chercheurs, quant à eux, peuvent s'enthousiasmer des travaux du Pr Rees, car ils révèlent un phénomène social de grande envergure en santé mondiale.

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