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Stratégies des mouvements sociaux et projet d'émancipation

13/07/2016 10:08 EDT | Actualisé 13/07/2016 10:08 EDT

Ce billet du blogue Un seul monde, une initiative de l'AQOCI et du CIRDIS, a été écrit par Gus Massiah, ancien président du Centre de recherche et d'information pour le développement (CRID) en France et membre du Conseil international du Forum social mondial. Une version longue de cet article a initialement été publiée sur le site du CRID et les extraits ont été choisis par Camille Champeaux, chargée de projets au CRID.

Nous sommes dans une période de bouleversements et d'incertitudes. Nous vivons probablement un changement de période dans lequel se crispent les anciennes tendances et s'amorcent de nouvelles. La citation de Gramsci est d'une grande actualité: «le vieux monde se meurt ; le nouveau monde tarde à apparaître, et dans ce clair-obscur surgissent les monstres». Il faut à la fois lutter contre les monstres et construire le nouveau monde. Il n'y a pas de fatalité, ni dans le succès ni dans l'échec.

La situation mondiale semble désespérante

Depuis 2011, des mouvements massifs, quasi insurrectionnels, témoignent de l'exaspération des peuples. Les révoltes répondent à la crise structurelle officiellement admise depuis 2008. À partir de 2013, l'arrogance néolibérale reprend le dessus. La déstabilisation, les guerres, les répressions violentes et l'instrumentalisation du terrorisme s'imposent dans toutes les régions. Des courants idéologiques réactionnaires et des populismes d'extrême-droite sont de plus en plus actifs.

Ce que l'on a convenu d'appeler «la crise» s'approfondit. La dimension financière, la plus visible, est une conséquence qui se traduit dans les crises ouvertes alimentaires, énergétiques, climatiques, monétaires, etc.

Trois conceptions s'affrontent alors dans la construction de l'avenir: le renforcement du néolibéralisme par la financiarisation de la Nature ; un réaménagement du capitalisme, le Green New Deal, fondé sur une régulation publique et une modernisation sociale ; une rupture ouvrant sur une transition écologique, sociale et démocratique.

Cette troisième conception est celle des mouvements sociaux et citoyens qui a été explicitée dans le processus des forums sociaux mondiaux. Ils préconisent une rupture, celle de la transition sociale, écologique et démocratique. Ils mettent en avant de nouvelles conceptions, de nouvelles manières de produire et de consommer: les biens communs et les nouvelles formes de propriété, la lutte contre le patriarcat, le contrôle de la finance, la sortie du système de la dette, le buen vivir, la justice climatique, le refus de l'extractivisme, la réinvention de la démocratie, les responsabilités communes et différenciées, les services publics fondés sur les droits et la gratuité, l'accès aux droits pour tous et l'égalité des droits, etc.

La stratégie des mouvements définit les alliances par rapport à ces avenirs possibles. L'urgence est de réunir tous ceux qui refusent la financiarisation de la Nature. Dans la durée, la confrontation opposera les tenants du Green New Deal et ceux du dépassement du capitalisme. Les alliances concrètes dépendront des situations des pays et des grandes régions.

Les contre-tendances sont toujours vivaces

Il ne faut pas confondre la montée des idées d'extrême droite avec la droitisation des sociétés. Les sociétés résistent et restent profondément contradictoires. Les idées progressistes restent vivantes et sont portées par les luttes des mouvements. On peut même estimer que la violence des courants réactionnaires et conservateurs vient de ce qu'ils sentent que les sociétés leur échappent.

De même, il faut noter la montée en puissance d'organisations politiques qui se réfèrent aux nouveaux mouvements et qui en sont, en partie, issues, comme Podemos en Espagne ou le Parti des gens ordinaires, l'Aam Aadmi, à New Delhi. Ce ne sont pas encore complètement des nouvelles formes d'organisation politique, mais elles assument que les partis doivent prendre leur part dans la réinvention du politique.

Les nouvelles formes d'engagement dessinent des avenirs

Un élément déterminant est l'émergence des nouvelles formes d'engagement des nouvelles générations. Une nouvelle génération s'impose dans l'espace public à travers les mouvements qui ont constitué les forums sociaux mondiaux et se renouvelle à travers les mouvements depuis 2011 ; le renversement des dictatures, les indignés, les Occupy, les carrés rouges, les taksims, etc.

Il ne s'agit pas tant de la jeunesse définie comme une tranche d'âge, que d'une génération culturelle qui s'inscrit dans une situation et qui la transforme. Cette nouvelle génération expérimente de nouvelles formes d'organisation à travers la maîtrise des réseaux numériques et sociaux, l'affirmation de l'auto-organisation et de l'horizontalité. Elle tente de redéfinir des formes d'autonomie entre les mouvements et les instances politiques. Elle recherche des manières de lier l'individuel et le collectif.

Une démarche stratégique ancrée sur un projet d'émancipation

Une question s'impose: que faire? La réponse implique de s'inscrire dans une démarche où le court terme et le long terme s'articulent. L'urgence est de résister aux valeurs mortifères, à la xénophobie, aux discriminations et aux racismes; à la casse sociale et aux inégalités; à la guerre, aux terrorismes et à l'instrumentalisation des terrorismes; au désastre écologique. Mais résister ne suffit pas. Des perspectives de long terme sont nécessaires et elles impliquent des ruptures, d'abord une rupture avec un monde inacceptable. Une prise de conscience s'impose; même pour résister, un projet alternatif et crédible est nécessaire.

Ce projet alternatif est assez bien défini. Il comporte une série de mesures reconnues comme indispensables et mûries dans les forums sociaux mondiaux. Le contrôle de la finance et la socialisation des banques, la taxation des transactions financières, la remise en cause des dérives du libre-échange et du dumping social, fiscal, environnemental et monétaire, la suppression des paradis fiscaux et juridiques, etc. Ces mesures sont largement reconnues, mais se heurtent au veto des dirigeants du capital financier et de ses affidés politiques. Ce projet propose une démarche de long terme, celle de la transition écologique, sociale, démocratique et géopolitique, qui s'appuie sur des nouveaux concepts (le bien commun, le buen vivir, la prospérité sans croissance, la justice climatique, etc.).

Et pourtant, il n'apparaît pas crédible à la société dans son ensemble, ni même à ceux qui devraient le porter. La question essentielle est celle de la dynamique sociale capable de le préciser et de le porter. La base sociale de ce projet est composée des mouvements qui s'engagent dans une orientation stratégique, celle des droits pour tous et de l'égalité des droits. La base la plus large est aujourd'hui formée par la convergence de tous les mouvements qui forment le processus des forums sociaux mondiaux, élargis à tous les nouveaux mouvements.

Les bouleversements et la crise pourraient caractériser la fin de cette longue période de régressions, sans que l'on puisse définir précisément ce qui va suivre. L'avenir est ouvert. Il y aura d'autres batailles. Il y aura possiblement et probablement d'autres défaites. Mais, à partir des leçons tirées des défaites, il y aura aussi des résistances, des avancées et des victoires.

Veuillez noter que le blogue Un seul monde sera inactif pendant la période estivale. N'hésitez pas à contacter Charles Saliba-Couture, fondateur et coordonnateur du blogue Un seul monde, pour en savoir davantage sur le blogue ou connaître le processus de soumission d'articles. Les articles publiés ne reflètent pas nécessairement les points de vue de l'AQOCI, du CIRDIS ainsi que de leurs membres et partenaires respectifs.

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