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Migrants syriens et économie jordanienne

Les répercussions de la guerre en Syrie se sont étendues bien plus loin que prévu, et nous devons nous adapter de manière appropriée afin d'éviter de nouvelles injustices pour ses victimes.

10/09/2017 08:00 EDT
Daoud Alahmad

Ce billet du blogue Un seul monde, une initiative de l'AQOCI et du CIRDIS, a été écrit par Lindsey Barr, étudiante à la maîtrise en Conflict Studies à l'Université Saint-Paul. Le billet qu'elle publie ci-dessous traite de l'impact de la migration syrienne sur l'économie jordanienne, et porte une réflexion sur les mesures d'intégration mises en place par l'État jordanien à l'égard des migrants et des migrantes.

La guerre en Syrie a fait fuir presque 20% des membres de sa population et ces chiffres ne comptent que les réfugiés enregistrés (UNHCR, 2017). Étant donné les circonstances de ce conflit, le vrai nombre de réfugiés en exode des terres syriennes est beaucoup plus élevé. Ce déplacement massif de population n'a pas seulement un impact sur l'économie syrienne, mais aussi sur celle des pays qui acceptent ces réfugiés en grands nombres.

En janvier 2017, le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR) a recensé 4 863 684 réfugiés enregistrés qui se sont déplacés à l'extérieur de la Syrie (UNHCR, 2017). Étant à proximité des frontières syriennes, la Jordanie a accepté une quantité de réfugiés estimée à 1,2 million (UNHCR, 2017), soit un huitième de la population jordanienne. Quelques-uns d'entre eux auront réussi à s'intégrer au marché du travail jordanien, mais beaucoup d'autres demeurent encore dans des camps de réfugiés, privés de toute opportunité d'avancement économique.

La situation

En réponse à cette grande admission de réfugiés, le gouvernement jordanien a imposé des restrictions sévères aux populations migrantes, notamment en leur exigeant des permis de travail qui sont difficilement accessibles. Ces mesures sont mises en œuvre dans le but de contrôler et de ralentir leur entrée sur le marché du travail, afin ensuite de protéger la main-d'œuvre locale qui souffre déjà d'un taux de chômage de plus de 15% (Fakih & Ibrahim, 2014). Cela contribue au fait que 90% des réfugiés syriens enregistrés vivent présentement en dessous du seuil de pauvreté (IRC, 2017). Nombre d'entre eux, dont environ 30 000 enfants, se sont donc tournés vers des emplois non réglementés dans des secteurs informels, soit agricoles, domestiques ou manuels (Fakih & Ibrahim, 2014).

L'intégration bancale de la population migrante syrienne au marché du travail jordanien cause aussi une augmentation de la violence liée aux gangs, un taux élevé de prostitution, ainsi que de nombreux mariages d'enfants.

L'intégration bancale de la population migrante syrienne au marché du travail jordanien cause aussi une augmentation de la violence liée aux gangs, un taux élevé de prostitution (Betts & Collier, 2015), ainsi que de nombreux mariages d'enfants (Parker, 2015). Des études effectuées par le Comité International de Secours (IRC), une ONG basée à New York, ont démontré que, lorsque des réfugiés ont l'occasion de travailler dans un environnement sûr et qu'ils ont accès à des services de base, comme les soins de santé générale et une éducation primaire, ils gagnent non seulement le sentiment de dignité qu'ils ont perdu lors du conflit qu'ils fuyaient, mais contribuent également positivement à l'économie du pays d'accueil.

Les initiatives

Le HCR, avec l'aide de ses partenaires, a développé un programme d'emploi bénévole dans le camp de réfugiés d'Azarq (UNHCR, 2016), comptant 20 000 réfugiés syriens, programme qui permet la réintégration de certains de ses membres. Le programme de « Volontariat basé sur les incitatifs » (connu sous son sigle anglais, IBV) a créé 440 postes, dont plusieurs qui contribuent directement au fonctionnement du camp, et sa mission est de former les membres du camp dans plusieurs domaines de travail. Générant plus d'un million de dollars américains en retombées économiques, ce programme permet aux réfugiés de se spécialiser dans un domaine professionnel, tout en diminuant les coûts opérationnels du camp. Cependant, malgré les efforts du programme IBV et d'autres programmes similaires, il y a encore trop peu d'emplois disponibles, sans compter que le manque d'électricité décourage beaucoup de leurs habitants de rester dans les camps.

L'intégration réelle

Afin d'intégrer les réfugiés syriens et de stimuler sa propre économie, la Jordanie devrait alléger ses restrictions sur les lois du travail et faciliter l'obtention de permis de travail pour les réfugiés syriens. L'adoption de mesures incitatives telles que la faible taxation et les droits à l'importation contribuerait ainsi potentiellement à rendre la Jordanie plus attrayante pour les investisseurs locaux et étrangers. En février 2016, une conférence organisée par la Banque mondiale sous le nom de « Supporting Syria and the Region Conference » (IRC, 2017) a donné naissance à des ententes communes entre la Jordanie, le Liban et la Turquie. Ces pactes stipulent un allégement des restrictions gouvernementales envers les permis de travail ainsi qu'une baisse de taux d'intérêt sur l'investissement étranger. Ces mesures ont comme but de créer une croissance économique rapide, qui serait en mesure d'intégrer un grand nombre de nouveaux travailleurs, mais tous les défis n'y sont pas relevés. En effet, une baisse des taux d'intérêt ne peut, à elle seule, créer des milliers d'emplois à long terme. Le gouvernement jordanien doit croire, et doit surtout vouloir, une intégration de sa population migrante syrienne.

Les progrès réalisés à la suite des pactes entre les donateurs, les membres de la Banque mondiale et la Jordanie demeurent très lents.

Les progrès réalisés à la suite des pactes entre les donateurs, les membres de la Banque mondiale et la Jordanie demeurent très lents. Les quotas de permis de travail restent à atteindre et le taux de chômage demeure, en conséquence, très élevé autant chez les Jordaniens que chez les migrants syriens (IRC, 2017). De plus, l'accès au marché européen continue de poser des défis. En 2017, le Comité International de Secours (CIS) proposa que le gouvernement jordanien améliore l'accès à l'augmentation des secteurs ouverts à l'emploi des réfugiés et accroisse l'investissement local et externe. Le CIS encourage également les donateurs à investir dans des zones économiques spéciales avec des services de garde d'enfants ainsi que des entreprises qui ont des horaires flexibles.

Les répercussions de la guerre en Syrie se sont étendues bien plus loin que prévu, et nous devons nous adapter de manière appropriée afin d'éviter de nouvelles injustices pour ses victimes. Les débouchés de ces mesures qui sont, ou devraient être, mises en place aux fins de cette adaptation influenceront de manière cruciale le savoir que nous avons accumulé sur les migrations internationales et l'économie mondiale.

N'hésitez pas à contacter Ève Claudel Valade, coordonnatrice du blogue Un seul monde, pour en savoir davantage sur le blogue ou connaître le processus de soumission d'articles. Les articles publiés ne reflètent pas nécessairement les points de vue de l'AQOCI, du CIRDIS ainsi que de leurs membres et partenaires respectifs.

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